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MON MÉTIER: L’AVENTURE

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domi - 417343lui écrire blog Publié le 21/05/2007 à 10:23 Demander à la modératrice de supprimer ce forum
UN Henry de MONFREID DE L’AMERIQUE DU SUD

Préface:

C'EST en octobre dernier, à la suite d'une conférence au Cercle interallié, qu'une éminente personnalité de la société parisienne me dit: « Depuis des années un garçon qui me fut présenté jadis, Fernand Fournier-Aubry, m'envoie des cartes aux timbres exotiques les plus variés ... Chacun de ses messages respire la grande aventure et correspond au souvenir que j'avais gardé de notre courte entrevue. Or, il vient d'arriver à Paris « au repos» : Me permettez-vous de vous l'envoyer? Je ne doute pas qu'il vous intéresse.»

Et un beau jour, je vis entrer chez moi un géant au teint hâlé dont la carrure, l'élégance légère malgré les points de force, les gestes et le verbe nets me plurent d'emblée. Peu à peu, il raconta sa vie. De ses mots pleins d'images jaillissaient la mer, la forêt, les Indiens ... J'écoutais, charmé par la Poésie contenue dans cette manière à la fois simple, et pourtant si personnelle, de s'exprimer.

Pour nous autres, explorateurs, qui délimitons nos voyages dans l'espace et le temps, il y a un intérêt puissant à rencontrer de tels hommes, pour lesquels l'expédition est, si j’ose dire, l'état permanent. L'aventure est leur vie, non un épisode. Le risque est leur pain quotidien. Nous ne sommes que des spécialistes momentanés, tandis que sur ces terres lointaines ils sont établis à demeure.

Une similitude de passions est susceptible d'unir nos cœurs. L'inconnu, que nous allons chercher pour quelques mois, ils y baignent durant des ans: mais nous 1'aimons également. Nous sommes capables des mêmes actes. Nos différences résident dans les buts, seulement.

ils ne s'attachent pas, eux, aux découvertes ni aux butins scientifiques, tout en sachant fort bien voir et s'instruire à l'occasion. Leur objectif, c'est celui des vieux corsaire… l'aubaine ... Mais ne sont-ce pas les corsaires qui ouvrirent la voie aux navigateurs d'antan?

D'ailleurs, il arrive à nos routes de se croiser. Et en Fournier-Aubry revivent pour moi les rares compagnons de son type, recrutés' aux points 'de départ de mes expéditions, et ralliés à mes plans pour un temps. Ils m'ont apporté la force et l'expérience, dans une indéfectible loyauté.

Une préface ne prétend pas, et ne doit pas, déflorer un récit d'aventurier. Huit années de forêt vierge au Gabon, aux. temps héroïques du Docteur Schweitzer. Encore huit ans en Amazonie, au bord des eaux perfides, parmi les Indiens avec lesquels l'auteur travailla, en chef et en allié. Et puiss, l'évasion de la prison des arbres, le débouché sur la côte, la pêche au requin, le succès: Dix nouvelles années, avec six voiliers battant son pavillon ... Un corsaire, pourquoi pas? Et le miracle de l'eau aidant, celle de l'Océan comme celle de la forêt lacustre, je songe'à un nouvel Henry de Monfreid: un Monfreid du Sud-Amérique.

Je le revis à cinq ou six reprises. Je lui conseillai d'écrire:

Ce ne sont pas les secrets de la Mer Rouge qu'il pouvait raconter, mais ceux de la forêt, du balsa dont on construit les bateaux, ceux de l'océan chaud, des ,îles, des aventuriers perdus aux antipodes, ses amis. Pour l'influencer, je me pris à lui citer les plus belles images de se.s histoires: Aya, la jolie métisse au' corps brûlant, Rosita, la civilisée perverse, soudain acquise à sa cause, ses équipiers si vigoureusement campés, et même son chien, perdu, et tous les animaux du grand monde vierge, toute la bataille contre les éléments ...

Il réfléchit, comme s'il se trouvait devant un marché d'acajou, de peaux de caïmans, ou de foies de requins, à conclure ou à refuser. Enfin, ayant hoché la tête, il acquiesça.
Je me fis l'effet de Kessel amenant Monfreid à narrer ses souvenirs, qui ont exalté tant de jeunes gens, et décidé de bien des vocations!

L'éditeur auquel je l'adressai, fut conquis sur le champ, et lui demanda de prendre la plume sans délai ... Avec un Fourrnier-Aubry, même pour rédiger un livre - travail qui lui est 'cependant peu coutumier! - Deux mois ne s'écoulent pas entre l'idée et la réalisation. Et c'est ainsi que déjà l'on me demande une préface à son intention ...

Avec quel plaisir je donne ces premières pages à un volume qui n'est qu'un début, car plusieurs suites seront nécessaires pour nous faire revivre trente années de péripéties variées.
Trente années! Quand on voit l'homme, on se dit que l'audace prolonge la jeunesse miraculeusement ...

Ce n'est pas de la « théorie» qu'il faut chercher dans ces lignes, ni en ethnographie, ni en zoologie, ni en géographie : C'est la couleur des décors, l'allure des scènes, la valeur des détails, l'imprévu des décisions. Créer l'atmosphère n'est pas le propre de n'importe qui.
C'est un don inné, qui s'enrichit à l'action. Il l'a, lui.

FRANÇOIS BALSAN Président de la Société des Explorateurs français.


Notes personnelles de Domi

Je préviens tout de suite les lecteurs, que ce texte ORIGINAL date de 1950, il relate une vie passée en 1933 (date de déposition légal 3eme trimestre 1953.)

Certaines expressions peuvent choquer.

A l’époque, parler d’un “Nègre” n’avait RIEN de péjoratif, les revues "nègres" et les expositions d’art "nègre" en témoignent.

En Amérique du Sud cela voulait juste dire, NOIR! A présent on dit “Black” c’est plus branché. Les mots changent mais les problèmes restent les même.

N’en retenez que la diversité et l’aventure. La réalité c’est le texte et non sa forme.
A cette époque, la langue de bois n’existait pas encore et le Blanc n’avait aucun complexe à vivre ce qu’il est.

Bonne lecture à ceux qui aiment l’aventure, la vraie, pas celle inventée par Hollywood…

domi - 417343lui écrire blog Publié le 21/05/2007 à 10:28 supprimer cette contribution
*********Chapitre premier ******

DU BAGNE A L'AMAZONE

NOTRE pirogue filait à bonne allure. Pablo, qui la guidait, et qui avait une grande habitude de ce travail, évitait de justesse, mais évitait toujours, d'invisibles pièges: Troncs d'arbres, bancs de vase ou de sable, rochers affleurant l'eau, obstacles qu'on aperçoit souvent de loin, mais que parfois il faut contourner dans l'instant même où l'on arrive dessus. C'est un sport assez passionnant, mais dont j'étais, pour ma part, passablement blasé. Je ne faisais d'ailleurs pas de sport, ce jour-là: Je partais en voyage - un voyage sans grand espoir de retour au pays que j'allais quitter.

Cela m'était déjà arrivé bien souvent, au cours de ma vie aventureuse. Un beau jour, on décide d'aller tenter sa chance ailleurs: On règle ses affaires à l'endroit où l'on est depuis un temps plus ou moins long, on rassemble ses bagages - et ses trésors si l'on en possède , et on s'en va. Il m'était arrivé de partir à pied, ou en auto, ou à bord d'un cargo, ou d'un transatlantique. Cette fois j'étais à nouveau en pirogue: le moyen le plus commode et le plus rapide qui fût à ma disposition pour le travail que je projetais d’accomplir.

Pablo connaissait la loi du moindre effort et la mettait en pratique. Il laissait le courant emporter notre embarcation d'une rive à l'autre de l'Oyapoc, abordant un remous tantôt par tribord, tantôt par bâbord, et ne faisant que les mouvements nécessaires pour suivre le plus court chemin - en prenant les courbes du fleuve à la corde quand c'était possible ,ou pour éviter les obstacles.

Pedro somnolait au fond de la pirogue, ses pieds nus reposaient sur le dos de Bill, mon superbe dogue de Bordeaux, assoupi lui aussi. Quant à moi, je goûtais aussi le farniente de ce voyage en songeant à l'imprudence des trois Parisiens qui, la veille, l'avaient échappé belle grâce à nous, en amont de Saint Georges.

L'Oyapoc, qui, dans sa partie inférieure, constitue une frontière naturelle entre la Guyane française et le Brésil, est un cours d'eau tumultueux, d'une navigation difficile. Le descendre serait extrêmement agréable sans les obstacles dont j'ai parlé plus haut, et surtout sans les «sauts », qui sont de brusques dénivellations où l'eau se précipite en cascade entre les rochers - dénivellations comparables à celles des «rapides» des rivières d'Amérique du Nord.

En Europe, les chutes de ce genre peuvent assez souvent être franchies par des gens évidemment habiles et très audacieux . En kayac ou en canoë. Mais, sauf de rares exceptions, on ne saurait se risquer, sous peine de mort ou d'accidents extrêmement graves, à tenter le même exploit sur l'Oyapoc. Ici tout est géant et l’homme si petit.

Les «sauts» posent toujours un irritant problème et causent une perte de temps considérable. II faut, quand on approche de l'endroit périlleux, chercher dans le fouillis inextricable des hautes herbes, des arbres luxuriants et des lianes, une «saignée» qui permet l'accostage et le portage de la pirogue sur la terre ferme. Très souvent, il est nécessaire de débroussailler à la machette avant d'apercevoir la rive. Pablo et Pedro, deux ex-seringueros Brésiliens qui m'étaient aussi dévoués que mon chien Bill mais qui préféraient le travail fait au travail à faire, grognaient toujours quand il fallait effectuer de tels efforts.

Mais ils n'ignoraient point que cette manière pénible de franchir les «sauts », et qui consistait à porter à bras la pirogue pendant un trajet plus ou moins long, était la seule qui permît de naviguer sur ces cours d'eau dangereux.

C'est parce qu'ils n'avaient pas voulu se plier à cette nécessité que mes trois compatriotes avaient bien failli, la veille, laisser leur peau entre les rochers du «saut» que nous étions nous-mêmes en train de franchir d'une façon moins spectaculaire mais plus sage.

J'avais fait leur connaissance deux ou trois jours plus tôt, eu amont où ils avaient établi un petit campement. Les voyant décidés à tenter quelques exploits que je jugeais follement imprudents, je n'avais pas manqué de les mettre en garde contre les périls graves qu'ils allaient affronter. Nous les avions laissés pour poursuivre notre route. Je ne pensais pas les revoir, car ils comptaient séjourner quelques jours encore où ils étaient. Ils avaient dû changer d'avis et ils nous avaient suivis à peu d'intervalle. J'appris par la suite qu'ils avaient réussi, après s'être mis à descendre le fleuve, à franchir victorieusement deux ou trois petits « sauts ». Ce succès avait dû les enhardir.

Une chance inouïe fit que nous nous trouvions près de la berge quelques instants après la catastrophe qui ne pouvait manquer de leur arriver. Le « saut» de Saint-Georges, qu'ils venaient d'aborder, est en effet un des plus mauvais qui soient.

Leur embarcation, prise dans une chute d'eau effroyable, entre des rochers épars, se retourna, se brisa, cependant que les trois passagers, bien qu'ils fussent d'excellents nageurs, menaient une lutte désespérée pour sauver leur vie. Lutte qui, je le crains, aurait été vaine sans notre présence. Nous nous lançâmes immédiatement à leur secours, et nous eûmes grand-peine à les tirer du mauvais pas où ils s'étaient mis. Ils étaient en fâcheux état, couverts de plaies et de contusions. L'un d'eux avait une jambe brisée. Je les pansai sommairement et les pris à bord de ma propre pirogue pour les mener jusqu'au village de Saint-Georges, où ils reçurent des soins attentifs. Je tairai leurs noms, car ils n'aimeraient peut-être pas beaucoup que leur tragique aventure fût divulguée en France.

C'étaient des garçons intrépides, mais imprudents.

Tranquillisé sur leur sort, je repartis et arrivai bientôt à la première étape de mon voyage où je vendis ma pirogue passablement endommagée par l'aventure. J'en achetai une autre où je fis transporter nos bagages. Il faut dire que ceux-ci se réduisaient à fort peu de choses. Chacun de nous avait un sac de riz qui contenait tout son matériel Ces sacs de toile, solides et présentant le maximum de simplicité, rendent à peu près autant de services que l'équipement le plus étudié, et sont très utilisés dans cette partie du globe.
A suivre…

-démi°°°° - 731109lui écrire blog Publié le 21/05/2007 à 10:55 supprimer cette contribution
vive l'aventure...
au plaisir de lire la suite...
domi - 417343lui écrire blog Publié le 21/05/2007 à 11:05 supprimer cette contribution
Merci beaucoup.
1123272 Publié le 21/05/2007 à 18:00 supprimer cette contribution
idem vive la suite
domi - 417343lui écrire blog Publié le 22/05/2007 à 09:20 supprimer cette contribution
Ca vient ca vient, poussez pas le pov Domi.
Y fait ce qu'il peut.Ca manque d'encouragements ici

La suite...

Nous avions en outre une olla, (marmite faite d'une boite de conserve vide de deux kilos, agrémentée d'une anse en fil de fer, du riz, du sel, une provision de ces piments séchés que nous appelions piments "brûle-gueule", une boîte fermant hermétiquement et contenant des restes cuits et recuits, (pour qu'ils se conservent), la viande séchée et la graisse du dernier tapir que nous avions tué en forêt, enfin, notre poudre de chasse dans des sacs doubles caoutchoutés et parfaitement étanches - sans parler bien entendu, de mon appareil photographique qui m'a toujours suivi partout, car je suis un fervent chasseur d'images.

L’idée d'emporter dans la jungle ce qu'on appelle vraiment des «bagages» me fait sourire. Je songe à ces “explorateurs” qui, si souvent, se montrent affligés par la perte d'un précieux matériel qu'ils jugent indispensable - tel est du moins l'aveu qu'ils font parfois dans leurs récits. En vérité, même quand on navigue en pirogue, et que l'embarcation chavire, il est bien rare que l'on subisse des pertes irrémédiables si l'on a pris soin de mettre ce que l'on emporte, et surtout ce à quoi on tient le plus, dans des sacs enduits de plusieurs couches de caoutchouc brut, parfaitement imperméables et qui flottent aisément sur l'eau; on peut ainsi les récupérer, fût-ce à plusieurs kilomètres en aval.

* * *

L'Oyapoc, dans la dernière partie de son cours, est une majestueuse rivière qui ne ressemble plus au torrent coupé de «sauts» que j'avais parcouru dans la première partie de mon voyage.
Mes deux “seringueros” étaient fort satisfaits de ce changement et pouvaient maintenant s'abandonner à leur indolence naturelle. Ils somnolaient la plupart du temps, ou chantonnaient tout en regardant les rives monotones défiler sous leurs yeux. Moi-même, je rêvassais. Ces changements de cieux, (d'habitudes et de destin sont toujours une occasion de revenir en arrière par la pensée.


* * *


Quel démon m'avait donc sans cesse poussé à courir l'aventure ( C'était un démon qui, en tout cas, me hantait depuis longtemps, depuis toujours.) Dès ma plus tendre enfance, j’avais été passionné par les récits de voyages. Ces deux mots: “ forêt vierge”, quand je les prononçais, à dix ou douze ans, en essayant de me représenter tout ce qu'ils pouvaient contenir, me mettaient presque dans un état d'extase.
Je me jurais de passer ma vie dans les “forêts vierges”.

Rien pourtant, ni dans mon éducation (j'appartenais à une famille de la petite bourgeoisie ) ni dans mon entourage, ne me prédisposait à courir l'aventure. Sans ce démon, il est probable que je serais devenu un brave bureaucrate, ou un paisible commerçant dans quelque ville de province française.

Mais le démon était le plus fort. A mesure que je grandissais, l'appel des terres lointaines, de la « forêt vierge », se faisait irrésistible. Je n'attendis même pas d'être majeur. A dix-neuf ans, au lendemain de la Première Guerre mondiale,· je partis. Je partis pour le Gabon.

NdD: En cette époque on était pas encore cinglés, la majorité n’était obtenue qu’après 21 ans c’était déjà tout juste raisonnable pour les garçons Y en a m^mle icic qui vont partir à la retraite vers 55 ans et qui ne sont toujours pas adultes, c'est dire. Mais bon, on va faire avec.reprenons notre récit magique.

J' y ai passé les huit premières années de ma vie d'aventurier », huit années merveilleuses et parfois terribles. C'était encore l'époque où, à condition de ne pas mesurer sa peine et d'aller dans des endroits peu fréquentés, on payait de six feuilles de tabac une tonne de bois d'Okoumé que l'on revendait 470 francs sur la plage, à Port-Gentil.

Tandis que notre pirogue descendait l'Oyapoc, je songeais aux “copain” que j'avais eus là-bas, à Dubois-Mayal, que nous surnommions "l' homme-chien" tant il était velu, à Henri Lefort, qui doit être aujourd'hui dans la forêt Canadienne, à Georges Pelachaux, qui avait été bûcheron dans la vallée de Chevreuse avant de s'occuper des arbres du Gabon, à Perrin, qui fit une grosse fortune, à Jean Hublin, le dynamique Hublin, qui fit une fortune plus considérable encore.

NdD: Quand je vous raconte qu’il était si beau le joli temps des colonies…
Voyez ce que l’indigène à su en faire, voyez les fuir en pirogue pour retrouver le Paradis des Blancs... Ils votent avec leurs pieds. Y a le bla bla et la REALITE.

Et la réalité, vous l’avez chaque jour devant les yeux. Reste plus qu’à digérer.


J'écrirai un jour, dans un autre livre, ce que fut ma vie dans ce qu'on a appelé:
«l'enfer vert» du Gabon, parmi les tribus noires des Eschiras, des Bapunos, des Benjabis, dans le voisinage de l'Ogooué, et comment je fis, moi aussi, une petite fortune pour l'époque. Elle eut été plus considérable encore si, chaque fois que nous descendions à Port-Gentil avec nos radeaux d'Okoumé, nous n'avions pas, à la façon des matelots, tiré des «bordées» qui souvent duraient un mois chez Lan, dont tous les forestiers du Gabon ont certainement gardé le souvenir nostalgique.

Rentré en France, j'achetai une Hispanoo Suiza et m'offris un chauffeur. Mais la vie civilisée ne devait pas me retenir plus de quelques années.

Au Gabon, j'avais découvert ma vraie vocation, qui s'alliait à merveille avec ma passion pour la forêt vierge: C'était une vocation de «forestier tropical».
Le métier de forestier tropical exige, comme tous les autres métiers, un apprentissage (qui en l'occurrence est parfois très dur, et même dangereux, ne serait-ce qu'à cause du climat) et des connaissances précises sur une foule de choses.

A vrai dire, si vieux qu'on soit dans ce métier, on trouve toujours il apprendre. J'aurai bien souvent l'occasion de le noter au cours de ces pages.

Lorsque je quittai le Gabon, j'étais déjà nanti d'un assez sérieux bagage de connaissances sur la façon d'aborder 1'« enfer vert» et de l'exploiter. Mais, avec les années, j'avais pris une conscience plus nette de ce que doit être le rôle d'un forestier tropical. Je voyais plus grand et plus large. Je mis à profit mon séjour en Europe pour m'initier d'une façon détaillée à l'industrie des bois tropicaux, à ses procédés, à ses possibilités. J'étudiai les conditions du marché. Je me rendis en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Italie. Je fis des stages dans diverses usines pour m'y instruire sur le matériel traitant les bois.

J'appris les techniques du « déroulage». Je sus à fond ce qu'est le contre-plaqué.

NdD: De nos jours plus de 60% de nos meubles sont en placage de bois précieux MAIS constitués d’aggloméré de fibres de bois qui ne travaille pas, ne bouge jamais sauf si en présence d’humidité. À cette époque où le nombre d’habitants sur notre planete n’atteignait pas 2 milliards et de loin. On fabriquait donc TOUT soit en bois massif soit en contre plaqué. Le contre plaqué de bois exotique est imputrescible, ne travaille pas et est deux fois plus résistant à la déformation que le bois naturel, 10 fois plus que l’aggloméré. actuellement, il est moins utilisé sauf en utilisation marine, car bien trop coûteux.

Aux notions que je possédais en tant que forestier tropical, j'ajoutai de précieuses connaissances d'ordre industriel et commercial. En bref, je voulais savoir de mon métier ce qu'il en faut savoir depuis l'instant où, découvrant un arbre bon à abattre, on peut du premier coup d'œil évaluer quel cubage de bois utilisable il renferme, quelle en est la qualité, et combien de dollars (ou de francs, ou de livres sterling) il représente sous forme de billes, jusqu'à l'instant où on le présente sur le marché transformé en contre-plaqué. Mon dessein était de parvenir un jour (je ne savais ni où, ni quand) à réaliser moi-même tout le cycle de l'industrie des bois tropicaux.

Je me rappelle que, tandis que nous descendions l'Oyapoc, Pedro, qui venait de faire une sieste dans la pirogue, me demanda ce qui me faisait sourire. C'était un souvenir, qui me traversait l'esprit.

Dans la première usine où j'avais fait un stage, j'avais voulu débuter par le commencement, c'est à dire par balayer les ateliers et par accomplir les travaux des manœuvres. .J'ai toujours estimé qu'il faut, dans n'importe quel métier, tout savoir faire, depuis A jusqu'à Z. Je me demande parfois, quand je lis les récits ( intéressants mais souvent un peu superficiels ) de certains explorateurs, si ces gens-là pourraient affûter convenablement une hache, une machette, ou même un simple couteau, et s'ils sauraient dépouiller un tapir, ou un rat, voire même vider correctement un poulet.

En 1933, après un séjour de cinq ans en Europe, ayant appris ce que je voulais apprendre, et n'ayant guère plus de 150.000 francs* de l’époque en poche, je sentis de nouveau l'appel de la forêt vierge se manifester en moi d'une façon irrésistible.

NdD*1500F soit 230 euros. Soit environ 2000 euros actuels. Paganel precisera. Il adore les trucs précis.

J'aspirais à retrouver cette vie où il arrive qu'on se promène en haillons loin de toute civilisation, au milieu d'une végétation luxuriante, en portant parfois dans une musette des centaines de milliers de francs.

En l'occurrence, c'est vers la Guyane et ses forêts que je mis le cap ...
Et... C’est à suivre

Peut être ce soir, si j'ai 5 minutes.
domi - 417343lui écrire blog Publié le 22/05/2007 à 18:47 supprimer cette contribution
Encore la suite...

J'ai vécu près de deux ans sur cette terre sauvage et triste. Le bagne y achevait ses derniers jours. Défendu avec acharnement par les uns, combattu avec non moins de violence par d'autres, on avait fini par décider sa suppression. J'étais toujours attristé, lors de mes rares passages à Cayenne, par le spectacle pitoyable qu'offrait la misérable humanité composée de bagnards libérés, que la société continuait à maintenir dans l'enfer guyanais. Par compassion, plus que par besoin, j'avais peu à peu rassemblé autour de moi et utilisé une dizaine de ces « libérés» ou de leurs descendants, pauvres êtres tarés, ils n'ont jamais trahi la confiance que je leur accordais.

En forêt, quand j'étais au milieu de ma troupe en haillons, marquée par les privations et le climat, je me faisais parfois l'effet d'un chef de bande.

Je raconterai sans doute, une autre fois, mon expérience guyanaise qui fut pittoresque à plus d'un titre et qui mérite, elle aussi, d'être narrée dans son détail.
Mais je ne veux pas m'y attarder maintenant, car mon propos est de rapporter dans ce livre les aventures qui devaient m'attendre au terme du voyage dont je parle, et qui sans doute comptent parmi les plus curieuses qui puissent arriver à un forestier tropical.

Je n'avais d'ailleurs pas l'intention, en venant à la Guyane, de m'y attarder longtemps. Mais je pensais que, dans un territoire français, il me serait plus facile de prendre un premier contact avec la "Selva" d'Amérique du Sud, et de me familiariser avec les indigènes si différents des nègres du Gabon.

Quiconque connaît un peu l'histoire de la Guyane sait que beaucoup de Français y sont allés de leur plein gré, animés par l'espoir d'y réussir et furent, au bout d'un temps assez court, découragés et déprimés au point de repartir; d'autres, demeurés sur place, devinrent à leur tour des épaves, comparables aux bagnards libérés. Cela tient à diverses conditions qu'il serait trop long d'analyser ici, et qui sont bien souvent sans rapport avec la nature même de cette région, dont les ressources sont beaucoup plus considérables qu'on est parfois tenté de le penser...

Grâce à ma connaissance de la forêt, je me tirai d'affaire beaucoup mieux que la plupart de ceux qui venaient chercher fortune dans ce pays. Mais pas au point d'être tenté de m'y établir pour une longue durée. Déjà, j'avais une autre idée en tête, fortifiée par ce que m'avaient dit certains voyageurs qui connaissaient bien d'autres régions d'Amérique du Sud.

Toutefois, avant de partir, j'avais voulu explorer des zones de la Guyane moins connues que celles où j'avais travaillé avec mon équipe. J'avais donc passé mon affaire à un autre, puis, accompagné de mes fidèles seconds, Pedro et Pablo, j'avais descendu l'Oyapoc.

Pablo et Pedro étaient deux seringueros Brésiliens, métis d'Indiens et de Portugais, que j'avais recrutés dans le sud de la Guyane, peu après mon arrivée. Les seringueros ou caoutcheros, que l'on trouve dans les forêts du haut Brésil, où ils récoltent le caoutchouc, forment une des plus basses classes de la population brésilienne. Beaucoup d'entre eux sont des individus assez peu recommandables, fort capables de s'entre-tuer pour quelques «boules» de caoutchouc.

II y a une quarantaine d'années, dans ces régions, il y eut une ruée des blancs vers le caoutchouc comme il y eut, dans d'autres parties de l'Amérique, une “ruée vers l'or”. De nombreux métissages avec les Indiens qui habitaient ces forêts en résultèrent. Pablo et Pedro avaient certainement quitté le Brésil à la suite de quelque méfait ( bien qu'ils n'aient jamais consenti à me donner des explications un peu claires à ce sujet.) Ils étaient d'assez petite taille comme la plupart de leurs congénères. Avec une peau huileuse et jaune, des yeux noirs et vifs, une carrure peu athlétique. Ils allaient toujours pieds nus.
Bien que peu intelligents, ils étaient toutefois débrouillards, habiles à tout, et la connaissance qu'ils avaient de la forêt m'était utile.

Ils m'étaient attachés parce que j'assurais leur subsistance.

Ils avaient même assez vite nourri envers moi des sentiments de dévouement respectueux, fortifiés, j'imagine, par le fait que j'ai près d'un mètre quatre-vingt-dix et une musculature en proportion. Ensuite, j'avais su leur faire comprendre que, si je savais être gentil, il ne fallait toutefois pas badiner avec moi.

Lors de cette randonnée dans des parties je ne dirai pas «inconnues» (il ne reste que bien peu de lieux réellement inconnus dans le monde) mais «peu connues» de la Guyane, je ne trouvai pas ce que je cherchais: C'est-à-dire d'importants peuplements de bois rare, et facilement exploitables, mais je trouvai autre chose: Les moyens qui allaient m'aider à voir beaucoup plus grand et à tenter de réaliser le rêve de ma vie, une exploitation forestière tropicale sur une vaste échelle.

Aujourd'hui encore, quand j'y pense, je me demande si je ne rêve pas. On peut errer, des années et des années, il la recherche de ce que je découvris par hasard et dans les endroits où l'on a le plus de chance de le trouver sans jamais être favorisé par une telle aubaine.

Les aventures de cette sorte gardent après coup un air d'irréalité, évidemment par ce qu'elles tiennent du miracle. Et il m'arriva souvent, au cours des jours qui suivirent, de palper ma musette pour m'assurer que j'étais bien éveillé. Car ce que j'avais découvert et emporté tenait très largement dans ma musette, une grosse musette de toile marron renforcée de cuir.

Mais peut-être a-t-on déjà deviné de quoi il s'agit ? ...

Je savais qu'il y avait de l'or en Guyane. Ce n'était pas la première fois qu'on en trouvait, sous une forme ou sous une autre. Déjà, plus d'une fois, à certaines heures de rêverie, j'avais été moi-même hanté par le vieux rêve des «chercheurs d'or ». Mais ce rêve, je l'avais toujours rejeté, car je ne savais que trop ce qu'il était advenu de la plupart de ceux qui s'y étaient abandonnés: Ils y avaient usé leurs forces et souvent perdu leur vie avant d'avoir trouvé la moindre parcelle du précieux métal.

Exploiter les bois tropicaux était un moyen beaucoup plus sûr de faire fortune.

Je ne songeais certes pas à l'or ce matin-là. Nous avions campé, non loin de la rivière Aprouague, derrière Guisammbourg, dans un endroit passablement sauvage, à l'entrée d'un ravin où la selva s'arrêtait brusquement pour faire place à de basses collines mornes, sorte de paysage lunaire, coupé de gorges, encombré de rochers. Pedro et Pablo dormaient encore. J'avais gravi une colline pour mieux voir jusqu'où s'étendait cette zone plutôt désertique. Autant que je pus en juger, elle n'était pas très vaste. C'est en revenant vers notre campement que je fis ma découverte. Si je n'avais pas la manie de toujours tout observer autour de moi très attentivement, il est probable que je serais passé auprès du trésor sans même le voir.

Je m'étais arrêté pour uriner au pied d'un rocher. Et je vis...

D'abord je n'en crus pas mes yeux: Les pépites étaient là, au pied de ce rocher, à demi enfouies dans la terre. J'en ramassai une, le cœur battant, craignant de me tromper - d'autant plus que je n'étais pas très expert en la matière. Je suis un homme habituellement calme, et j'avais pris depuis longtemps l'habitude de garder mon sang-froid, même dans des circonstances assez extraordinaires. Mais je sentis que mes mains tremblaient légèrement, quand je grattai le sol pour en extraire ces étonnants cailloux. C'était bel et bien de l'or. En quelques instants, je sortis de terre plusieurs pépites de dimensions inégales, dont une était assez grosse. J'en trouvai d'autres dans le voisinage, plus petites. A vue de nez cela représentait, non pas une fortune colossale, mais une assez jolie somme qui devait pouvoir me permettre d'envisager pas mal de choses.

Bien entendu, j'étais en proie à une agitation fiévreuse. Je me demandais si tous mes projets n'allaient pas être modifiés, si une fortune fabuleuse ne venait pas de m'échoir. L'exploitation des bois, pendant quelques jours, passa au second plan de mes préoccupations. J'explorai le ravin en long et en large, dans l'espoir d'y trouver d'autres pépites, mais vainement. Je restai huit jours en cet endroit, huit jours affolants, qui comptent parmi les plus singuliers de ma vie. Malgré toute la confiance que j'avais en mes seringueros, je me méfiais d'eux. Peut-être se doutaient-ils de quelque chose? Il me fallut user de stratagèmes extraordinaires pour retourner dans le ravin et pour explorer les ravins voisins sans attirer leur attention.

Comme ils croyaient que je ne m'intéressais qu'à ]a selva, ils auraient bien fini par se demander ce que j'allais faire dans cette zone désertique. Il me fallait gratter la terre avec une machette, car nous n'avions même pas de pioches. Au bout de trois jours, ma conviction était à peu près établie: J'avais trouvé tout ce qu'on pouvait trouver dans cet endroit-là. Ce n'était pas la première fois que pareille aventure arrivait à des «chercheurs d'or ». La nature, par une de ces bizarreries dont elle est coutumière, a l'ail' de semer un appât. Mais il n'y a que l'appât, et rien d'autre. Toutefois, je m'acharnai pendant plusieurs journées encore. C'est quand je sentis au bout d'une semaine que j'allais devenir fou ou enragé à ce jeu que je résolus d'y mettre fin. Je n'étais pas un chercheur d'or.

J'étais un forestier. Je devais me contenter de l'aubaine qui m'était échue, et faire en sorte qu'elle servît à mes projets de forestier. Après avoir toutefois relevé avec le plus grand soin la position exacte du lieu où nous étions (on ne sait jamais, me disais-je; peut-être aurai-je l'occasion de revenir un jour par là avec des moyens plus puissants), je décidai de lever le camp. Je ne me sentis vraiment soulagé que quand nous fûmes à nouveau dans notre pirogue. Je ne poussai pas plus loin mon expédition. Cette fois j'étais bien décidé: Je partais: Je partais vers de nouvelles aventures, vers de nouveaux cieux. Je dois dire que, depuis lors, je n'ai jamais été tenté à aucun moment de retourner à l'endroit où, au cœur de la Guyane, j'avais trouvé des pépites d'or.
A suivre...
1123272 Publié le 22/05/2007 à 21:18 supprimer cette contribution
ben si qu'on le pousse le tit Domi qui nous laisse en haleine à chaque fin.....
domi - 417343lui écrire blog Publié le 23/05/2007 à 08:10 supprimer cette contribution
L'aventure c'est l'aventure...

La dernière partie de notre voyage en pirogue, sur le cours inférieur de l'Oyapoc, fut sans histoire. Nous abordâmes la rive brésilienne du fleuve en un endroit où je savais trouver un ex-bagnard devenu commerçant, à qui j'avais l'intention de vendre ma pirogue et d'acheter, si possible, une embarcation à voile me permettant de poursuivre mon voyage par mer.

Il avait exactement ce qu'il me fallait: une «tapouille», c'est-à-dire le bateau typique de l'embouchure de l'Amazone. Notre marché fut vite conclu.

Ma «tapouille », qui portait le joli nom d' Helena, avait fort bon aspect. Ces bateaux sont habituellement pourvus d'une importante voile arrière, dite «tape-cul », calculée et équilibrée non seulement pour leur permettre de changer de cap, mais de virer presque sur place au moindre souffle de vent. L'estuaire de l'Amazone, qui est large de trois cents kilomètres, est coupé de chenaux où la navigation à voile est assez difficile, en raison du risque de se heurter perpétuellement à une rive ou à une autre; d'autant plus que le régime des vents, qui soufflent en «courants d'air» entre les îlots, est très capricieux. C'est ce qui explique la nécessité d'une voilure donnant une grande mobilité à l'embarcation.

Mais ma «tapouille» ne devant naviguer que le long de la côte, elle n'avait pas besoin de ce gréement spécial et en fait, elle ne comportait pas de «tape-cul».
Longue de dix mètres, elle n'avait pour voilure qu'une grand-voile, un foc et une trinquette. Son pont était hermétiquement clos en raison des pluies parfois torrentielles dans cette region du monde et d'une mauvaise mer toujours possible.

L'écoutille et la petite surélévation du toit de la cabine, à l'arrière, formaient Ses seules superstructures. L' Helena était à sec et en parfait état. Il ne restait qu'à calfater les joints secs de la coque et du pont. Nous consacrâmes tous nos soins à cette importante opération, et, au bout de deux jours, nous étions prêts à prendre la mer.

Il était dix heures du soir lorsque nous larguâmes la dernière amarre accrochée aux piquets de la berge. A cet instant, j'eus une surprise qui fut pour moi assez bouleversante. Un chœur sourd et triste de voix plutôt discordantes parvint distinctement à mes oreilles, de la rive, et éclata de plus en plus fort dans la nuit silencieuse. D'où sortaient ces voix dans un lieu aussi solitaire? Quels étaient ces chanteurs insolites. Je reconnus les accents de «la Marseillaise ». Et soudain, je distinguai sur la berge un groupe d'hommes qui s'avançaient dans l'ombre. ,

Je ne tardai pas à comprendre. C'était mon équipe, ma “ bande “. Ces malheureux «libérés» du bagne avaient dû apprendre que je repassais dans les parages; ils avaient fait à pied un assez long trajet et avaient réussi, Dieu sait comment, à traverser l'embouchure de l'Oyapoc pour m'adresser un dernier adieu sur la rive brésilienne.

J'étais profondément ému de leur geste. Mais je dus écourter ces adieux. De gros nuages s'amoncelaient dans le ciel, prélude d'un prochain orage, et je préférais être loin du rivage quand il éclaterait. Au surplus, si la malchance avait voulu qu'une patrouille brésilienne passât, ils auraient couru le risque de se faire prendre et emprisonner. Ma gorge était serrée tandis que je pensais qu'ils allaient à tout jamais être liés à leur sort misérable, n'ayant ni la possibilité, ni même sans doute le courage de partir, comme moi, vers d'autres horizons, et je dus faire un effort pour crier à Pedro de hisser la voile et de gagner le large.

J'ai rarement, dans ma vie, éprouvé un sentiment aussi poignant que durant cette scène. Une blafarde clarté lunaire, qui se glissait entre les nuages, éclairait la rive. Ils étaient là, masse confuse et guenilleuse que les voix éraillées rendaient plus pathétique encore. Par instant, ils s'interrompaient pour me crier: “ Bon voyage! Bonne chance! »
Bonne chance 1 Voilà un vœu que je ne pouvais même pas leur retourner, car je savais que leur chance serait toujours mauvaise. Mais j'étais remué à la pensée que je ne laissais pas à ces parias un mauvais souvenir.

En venant ce soir-là me saluer à mon départ, ils avaient voulu sans nul doute apporter le témoignage de leur reconnaissance à l'honnête homme qui n'avait pas cru s'abaisser en leur tendant la main à l'homme qui, pendant des mois, avait vécu près d'eux, de la même façon qu'eux, leur procurant leur nourriture, soignant leurs plaies et les réconfortant dans leurs heures de cafard. Mais il y avait dans leurs chants et leurs vœux je ne sais quoi d'angoissé qui venait sans doute du contraste entre ma liberté et leur servitude, entre mon évasion et le fait qu'ils resteraient rivés à jamais en ces mornes lieux.

Tandis que leurs voix s'affaiblissaient à mesure que nous nous éloignions du rivage, je sentais mes yeux s'embuer de larmes, et une sorte de honte m'envahissait, comme si j'avais moi-même commis un crime en les abandonnant, en les laissant à leur misère. Il me fallut faire un effort pour me dire que j'étais un homme libre et maître de son destin.

* * * *

Le vent soufflait du nord et nous poussait allégrement. Bientôt, ce fut le silence.
Et c’est à suivre…
-démi°°°° - 731109lui écrire blog Publié le 23/05/2007 à 08:46 supprimer cette contribution
Citation:
Et c’est à suivre


913080 Publié le 23/05/2007 à 13:32 supprimer cette contribution


vraiment intéressant...

Ici, c'est plaisir d'écrire et bonheur de lire.

Merci d'y réfléchir, domi
domi - 417343lui écrire blog Publié le 23/05/2007 à 14:11 supprimer cette contribution
Je ne suis pas en guerre contre la sottise en permanence Je suis avec mes qualités et mes défauts . Sauf que moi je ne fais pas semblant. Bonne lecture.

Les scanners OCR c'est pratique, mais y a de la retouche à faire... C'est pas encore bien au point. Ca détends. Y aura pas les photos car j'ai pas trop le temps. On verra ça quand je serai à la retraite, d'ici 10 ans.
Paganel, antisémantique - 980920lui écrire blog Publié le 23/05/2007 à 14:11 supprimer cette contribution
Citation:
On verra ça quand je serai à la retraite, d'ici 10 ans.
Quinze !
Paganel, antisémantique - 980920lui écrire blog Publié le 23/05/2007 à 14:13 supprimer cette contribution
Au fait, sur Henri de Monfreid, une anecdote : on lui avait demandé : "Comment avez-vous fait pour connaître toutes ces aventures ?". Et il a répondu : mais j'ai toujours cherché à éviter les aventures, bien qu'il m'en soit arrivé tout de même. Si je les avais recherchées, je serais mort à l'heure qu'il est !
domi - 417343lui écrire blog Publié le 23/05/2007 à 14:56 supprimer cette contribution
Citation:
Quinze !

Méchant!
domi - 417343lui écrire blog Publié le 24/05/2007 à 09:44 supprimer cette contribution
Je quittai cette terre sans idée de retour. J'allais où m'appelait mon instinct de forestier, vers des selvas plus vastes, plus luxuriantes, plus chargées de promesses.

L'orage s'était éloigné. La “tapouille” filait ses dix nœuds, et j'augurai bien de notre voyage. Elle était construite comme les embarcations des indigènes nord-brésiliens, en Biribu, ou Pala Arnarilla, ce fameux "bois de fer" qui est le plus recherché et le plus cher du monde, et qui possède, entre autres avantages, celui d'être imputrescible et de résister aux
“tarets” des estuaires. Des petits vers à la vicacité etonnante qui pénêtre das les bois humides jusqu'a les rerforer de part en part sur plus de 5 centimètres d'epaisseur!

Nous y avions embarqué deux "tangues" (cylindres d'eau douce de l'Oyapoc, boueuse et trouble), mais j'étais habitué depuis longtemps, et mes deux compagnons aussi, à boire sans inconvénients n'importe quelle eau, même la plus polluée, quand je n'en avais pas d'autre.

Il y avait belle lurette que les bactéries ne m'effrayaient plus. Je me considérais et à juste raison je crois, comme naturellement vacciné contre toutes les maladies tropicales. Nous avions également deux quintaux de riz très sec, enfermé dans des sacs caoutchoutés pour les protéger contre la moisissure, un estagnon de vingt kilos de graisse de porc, de la canne à sucre en botte, trois cents oranges vertes capables de supporter le voyage le plus long, une vingtaine de choux palmistes - ces cœurs de feuilles de palmier que l'on cueille au faîte des arbres avant leur développement; ils pèsent jusqu'à deux kilos et ont un agréable goût de noisette.

Nous possédions en outre, pendus dans la cale, trois beaux régimes de bananes, l'un vert, le second à moitié mûr, et le troisième presque mûr: ce procédé permet de les consommer à mesure des besoins, et sans risque de perte. Enfin, nous avions deux cochons vivants, gros et gras, et plusieurs quintaux de sel pour saler le poisson que nous prendrions en mer.

La mer était peu houleuse, ce qui facilita un arrimage parfait de tout ce que nous emmenions, et nous étions parés en cas de coup de tabac imprévu, mais toujours à redouter.

Notre voyage dura vingt-neuf jours. Il fut sans histoire.

Nous nous laissions porter par le vent, n'ayant rien d'autre à faire, en dehors des tâches peu compliquées de la navigation et de la pêche à la traîne que nous pratiquions de temps à autre, qu'à nous laisser vivre. Pedro et Pabloainsi que mon dogue Bill faisaient des siestes plus prolongées que jamais. Pour moi, ce furent de véritables vacances. Comme nous longions les côtes, je laissais mes regards errer sur le rivage luxuriant, ou bien, couché sur le pont, je contemplais le ciel des nuits tropicales.

La pêche à la traîne fut si fructueuse que, malgré notre propre consommation, nous débarquâmes à Belem de Para, terme de notre voyage en mer, plus de quinze cents kilos de poisson salé que j'abandonnai à Pablo et à Pedro, qui furent enchantés de le vendre pour leur propre compte. Quant à moi, je revendis l' Héléna plus du double de ce que je l'avais payée. J'étais décidément en veine!

o * * *

Belem de Para est l'unique port maritime de tout l'immense bassin amazonien. C'est par lui que s'effectue, en quantités énormes, l'exportation des produits tropicaux: Bois rares, épices, fruits, peaux de fauves, peaux de serpents, animaux pour zoos et ménageries, or, diamants, cacao, café.

De Belem partent également mais sous une forme que ne mentionnent point les statistiques ces «produits enregistrés» de plus en plus appréciés dans les pays dits civilisés, que sont les danses et les chansons brésiliennes.

Pour se faire une idée de Belem, il suffit d'évoquer l'image-type, et nécessairement conventionnelle, de la ville tropicale telle que se la représentent les gens qui n'ont jamais voyagé: Des maisons blanches, des palmiers, des arbres fruitiers étranges et monstrueux, des fleurs aux couleurs merveilleuses et aux parfums enivrants, une végétation luxuriante et envahissante. Belem répond parfaitement à cette description. La vie y possède cette intensité tropicale qui semblerait excessive à nos pays tempérés.
La chaleur y demeure constante et très élevée, que le ciel soit bleu ou qu'il tombe des pluies diluviennes. Les végétaux ne connaissent pas de morte-saison. Le costume de toile et le sombrero de paille fine sont perpétuellement de rigueur.

Mais ce grand port sud-américain, cette ville si curieuse et si vivante possède deux visages. L'un est celui d'une ville toute tournée vers l'avenir, et qui s'américanise à vive allure. On y voit d'immenses et luxueuses avenues, d'imposants buildings, des voitures particulières et des taxis de grand luxe, en bref, tous les signes d'une prospérité et d'un essor qui se confirment de jour en jour.

L'autre visage de Belem est moins reluisant, mais plus pittoresque. C'est là qu'habite la partie de la population qui travaille et qui peine. Là aussi, on trouve ceux qui se préparent à aller tenter leur chance à l'intérieur, ou, faisant une halte entre deux randonnées, les pionniers et prospecteurs de ces terres sud-américaines qui recèlent encore tant de richesses insoupçonnées.

Belem, c'est l'antichambre de l'aventure, un des lieux de rassemblement les plus extraordinaires des compagnons de l'aventure du monde entier.

Mais c’est à suivre…
domi - 417343lui écrire blog Publié le 24/05/2007 à 19:11 supprimer cette contribution
Chapitre II

BELEM, PORTE DE L'AVENTURE

IL est bien rare qu'il ne m'arrive pas quelque mésaventure, chaque fois que je reprends contact avec la vie civilisée. Ce fut le cas à Belem.

Il faut dire que nous avions débarqué de l' Helena dans une tenue assez peu reluisante, déguenillés, au moins bronzés et plutôt sales, avec des chevelures broussailleuses qui avaient besoin d'une visite chez le coiffeur. Pour Pablo et Pedro, cela n'avait pas grande importance, car ils allèrent loger dans un endroit de la ville où leur aspect ne parut pas particulièrement insolite. Mais, pour ma part, j'avais l'intention de profiter pendant quelques jours du confort et des agréments que peut offrir une ville moderne, et de descendre dans un hôtel de première catégorie.

Pour tout bagage, j'avais à la main un sac dans lequel j'avais glissé mon parabellum, instrument indispensable. A la ceinture, je portais mon inséparable machette, qui voisinait avec la musette où je conservais mes pépites et le reste de ma fortune.

C'est dans cet appareil, et suivi de mon chien Bill, que je me dirigeai sans hésiter vers le meilleur «palace» de la ville, le Grand Hôtel, me réjouissant à l'avance des commodités et du luxe que j'allais y trouver.

Je n'inspirai visiblement aucune confiance au gérant qui, sans même me donner la moindre explication, me signifia que l'hôtel n'était pas fait pour des gens de ma sorte.

Je lui proposai aussitôt de payer d'avance, et, joignant le geste à la parole, je fis mine de plonger la main dans ma musette. Mais ce geste eut le don de l'irriter davantage encore, et déjà il appelait le personnel à la rescousse pour me jeter dehors.

La fureur commençait à me gagner, mais je compris que je n'aurais pas gain de cause. Dans le monde civilisé, c'est l'habit qui fait le moine.

Je battis donc en retraite.

J'étais toutefois bien résolu à me faire admettre dans la tenue où je me présentais, tenue qui, à mes yeux, n'avait rien de déshonorant. J'ai parfois de ces entêtements bizarres.

C'était, après tout, ma tenue de travail, et elle en valait une autre. Par bonheur, j'avais à Belem de Para quelques amis qui pourraient se porter garants de mon honorabilité. Je résolus donc d'aller trouver sans plus tarder celui d'entre eux dont le témoignage aurait plus de poids, et qui n'était autre que le chimiste Paul Lecointe, consul honoraire de France.

Lui, du moins, ne fut pas surpris de me voir en pareil accoutrement. Il me connaissait bien, et savait que j'avais un penchant à me comporter parfois comme un « sauvage ». J'eus pour ma part le plus grand plaisir à le revoir, car c'était un homme pour qui j'avais toujours éprouvé, depuis que je le connaissais, la plus grande amitié et la plus vive estime.

Il m'accompagna à l'hôtel où le gérant, après avoir entendu ses explications, se confondit en excuses et se déclara très honoré de me recevoir.

Enfin seul dans ma chambre, je me livrai à des ablutions minutieuses et très nécessaires. Puis j'allai chez le coiffeur, la manucure et comme je ne voulais pas désobliger plus longtemps le gérant de l'hôtel, je passai dans divers magasins pour y renouveler ma garde-robe. Mais de nouveaux désagréments m'attendaient.

Je m'étais bien procuré des chemises convenables, un pantalon de flanelle blanche éblouissant, des chaussettes de soie, des chaussures splendides, mais il m'avait été impossible de trouver une veste qui m'allât. Je rappelle que je mesure près d'un mètre quatre-vingt-dix et que j'ai une carrure de colosse. C'est très gênant pour se vêtir au pied levé.

NdD: J’ai toujours pensé que les grands feraient mieux d’être petits ça sers vraiment à RIEN , ca prends juste de la place pour rien!

Toutes les vestes des tailles les plus grandes, lorsque je les essayai, me serraient aux épaules et avaient des manches ridiculement courtes. Je n'insistai pas.
Une veste ne paraissait d'ailleurs pas particulièrement indispensable, étant donné la température. Je rentrai donc à l'hôtel complètement «remis à neuf », mais sans veston. Je me dirigeai d'abord vers le bar pour y prendre un ou deux whiskies (je suis très capable de ne boire que de l'eau, et même de l'eau plus ou moins croupie, pendant des mois, mais je ne dédaigne nullement, quand l'occasion se présente, le whisky et autres breuvages alcoolisés), puis je gagnai la salle à manger, C'est là qu'un nouvel incident allait se produire, auquel je ne m'attendais réellement pas.

J'avais pris place à une table, et déjà je consultais le menu en homme bien décidé à calmer agréablement son robuste appétit, lorsqu'un serviteur vint m'aviser fort poliment que le règlement de l'hôtel exigeait le port du veston dans la salle à manger, et qu'à son grand regret il ne pouvait pas me servir à déjeuner dans la tenue où j'étais.

Ainsi donc, la plaisanterie recommençait.

J'essayai vainement de lui démontrer qu'il était ridicule, alors qu'il faisait 40 degrés à l'ombre, d'interdire aux gens de se mettre à leur aise, et qu'au surplus je n'avais pas pu trouver de veston à ma taille dans tout Belem de Para. Il me dit qu'il regrettait personnellement beaucoup de m'importuner de la sorte, mais qu'il ne pouvait pas violer le règlement, et qu'il lui fallait en référer au gérant.

C'est alors que les choses prirent une tournure tragicomique. Le serveur fit-il un geste un peu brusque pour jeter sa serviette sur son épaule (Ou est-ce pour une autre raison?) Toujours est-il que mon chien Bill, me croyant sans doute menacé, bondit sur le serveur avant que j'aie eu le temps d'intervenir. Il entraîna la table au pied de laquelle je l'avais attaché, renversant tout dans un fracas de verre et de porcelaine brisés.

Le gérant, croyant à une bagarre, accourut. Il y eut une explication orageuse. Décidément, ni mon chien ni moi ne savions nous conduire comme des créatures civilisées!

Le gérant m'expliqua sur un ton irrité que, dans un «palace» comme le sien, qui tenait à conserver son rang d'établissement élégant et bien fréquenté on ne saurait admettre les mêmes tolérances que dans un caboulot du port.

Je dus m'incliner. Si je voulais bénéficier des avantages d'une vie de confort et de luxe, il fallait que je me pliasse aux règles de la bienséance que je n'avais que trop tendance à oublier. Je déclarai alors que je déjeunerais dans ma chambre, où, du moins, je pourrais me mettre dans la tenue qui me plairait.

Tout en quittant la salle à manger en sentant converger sur moi les regards désapprobateurs des autres convives suivi de Bill qui avait encore les babines retroussées par la colère, je me disais que, certainement, mes deux seringueros, Pablo et Pedro, à l'endroit où ils étaient, ne connaissaient pas des ennuis du même genre que les miens. Et déjà j'aspirais à retrouver la forêt, où la vie n'est pas toujours rose, mais où du moins on peut se comporter à sa guise.

Arrivé dans ma chambre, je me mis complètement nu, puis je sonnai le personnel pour commander le déjeuner. Le gérant vint lui-même, flanqué du maître d'hôtel. II parut suffoqué en me voyant en aussi simple appareil. Je lui dis:

- Est-ce qu'il m'est permis, dans ma chambre, de déjeuner dans cette tenue.?

II pinça les lèvres et me dit:

- Ici, monsieur, vous êtes chez vous, et vous pouvez faire ce que vous voulez.

Mais je compris que ma réputation d'original était solidement établie dans son esprit. Cependant, le maître d'hôtel, sur le visage imperturbable duquel je croyais lire toutefois un sourire amusé, me demanda fort cérémonieusement ce que je désirais pour mon déjeuner.

Je désirais beaucoup de choses, car il y avait longtemps que je n'avais pas fait ce qu'on appelle vraiment un repas. Et j'avalai notamment une entrecôte saignante d'une livre, suivie de six glaces à la mangue (ce fruit exotique d'où s'exhale un léger parfum d'essence de térébenthine et dont on raffole sous les tropiques.) Après quoi, je m'allongeai sur le Iit pour y faire une sieste. Il y avait longtemps que je n'avais pas dormi dans un vrai lit ... La vie était belle!

Je somnolais depuis une heure lorsque ma porte s'ouvrit et quelqu'un entra sans crier gare. Je me frottai les yeux et regardai, puis je poussai une exclamation:

- Jack!

Mais c’est à suivre…
1551561 Publié le 24/05/2007 à 20:22 supprimer cette contribution
un métier n 'est pas une aventure ...... mais si parle philo... l'aventure est métier un métier .... interessant puisque la personne change de chaque jour ....
domi - 417343lui écrire blog Publié le 25/05/2007 à 10:24 supprimer cette contribution
La suite...

C'était mon compatriote Jack Gelle de Francony, un aviateur, un garçon merveilleux, dont j'avais fait la connaissance un an et demi plus tôt, en Guyane, ct avec qui j'avais aussitôt sympathisé. Nous étions de la même race, lui et moi, de la race des compagnons du voyage, des coureurs d'aventures. Si ma passion était la forêt, la sienne était le ciel.

Il était un des grands spécialistes aériens des zones tropicales américaines, Il avait à son actif je ne sais combien d'heures de vol au-dessus des forêts, des océans, des montagnes. Constamment, il survolait des régions où un atterrissage forcé risquait de se terminer de la façon la plus dramatique. Mais il adorait son métier. Et sa droiture se lisait dans ses yeux perçants, aux regards ardents et directs.

Je ne puis aujourd'hui penser à lui sans un amer sentiment de regret.

La guerre venue, Jack Gelle de Francony devait rejoindre, avec sa foi enthousiaste, les Forces Françaises Libres à Londres.
Lui qui avait traversé indemne tant de périls, il se tua quelques semaines plus tard, dans un stupide accident de planeur, alors qu'il était à l'entraînement.

Mais ce jour-là, il était plein de vie et de pétulance, avec ses bottes impeccables, son pantalon de cheval à carreaux blancs et noirs, sa chemise de soie ouverte sur sa puissante poitrine, sa plaque d'identité qu'une chaîne d'or à gros maillons retenait à son poignet. Sou visage élégant, buriné et tanné par la vie intense qu'il menait, rayonnait de joie. Il était de ceux qui savent se dépenser sans parcimonie, dans le travail comme dans les plaisirs. Les mains sur les hanches, il me regardait tandis que j'achevais de me réveiller.

Quand nous nous fûmes donné une fraternelle accolade, je lui dis:
- Je me proposais de partir à ta recherche après avoir fait ma sieste. Et c'est toi qui me tombes dessus à l'improviste! Comment as-tu bien pu savoir que j'étais ici ?

Il se mit à rire.

- Oh! Ce n'est pas compliqué ... Je m'étais arrêté il y a un instant à la terrasse de ton hôtel pour m'y rafraîchir, quand j'ai entendu les serveurs parler d'un grand type qui, depuis ce matin, fait scandale dans l'établissement... J'ai voulu savoir qui c'était, et je n'ai pas été surpris en apprenant qu'il s'agissait de toi.

Toujours le même! ... Aussi, je me suis dépêché de monter jusqu'à ta chambre. Je te croyais toujours chez tes amis les bagnards, dans tes forêts guyanaises, sale, en haillons, comme à ton ordinaire...
Et te voici dans une chambre luxueuse de palace!

Il me demanda où j'allais, où j'en étais, quels étaient mes projets.

- Je renonce à la Guyane, lui dis-je. Les possibilités n'y sont pas assez larges pour un forestier de ma trempe. Pourtant je n'y ai pas perdu tout à fait mon temps. J'ai fait du bois. Mille tonnes en quelques mois!

J'ai passé l'affaire à un autre, pour l'exportation. Si tout marche bien, cela me rapportera dans les quarante mille dollars. Comme tu peux le voir, je ne suis pas tout à fait à sec. Mais il y a mieux encore. Jette un coup d'œil dans cette musette qui est là, sur la table...

Jack entrebâilla la musette, y jeta un coup d'œil et poussa un sifflement admiratif puis il sortit les pépites et les soupesa.

- A vue de nez, me dit-il, il y en a huit ou dix kilos... Ça représente de l'argent. Où as-tu trouvé ça ?

-- J'ai trouvé ça du côté de Guisambourg, près de la petite rivière Aprouague ...

- Tu ne m'avais pas dit que tu t'étais transformé en chercheur d'or ...

- Pas du tout, protestai-je.
Et je lui racontai comment les choses s'étaient passées.
- Quelle sacrée chance tu as, fit-il. A ta place, si j'étais marié, je ne serais pas tranquille.

Il rêva un instant.
- Chercheur d'or, reprit-il... Un coureur de forêts, comme toi... Il y a des jours où cela me tenterait... J'ai parfois eu envie de t'écrire, pour te dire que j'allais te rejoindre, afin de mener la même vie que toi... Mais j'ai l'aviation dans la peau. J'aime piloter. Mon zinc, pour moi, c'est un gros jouet, le jouet de mes rêves ...

J'ai toujours compris, les hommes qui ont de telles passions.

Mais il poursuivait :

- Et que vas-tu faire maintenant de tout cet argent ? Me demanda-t-il. Tu vas aller le dépenser à Paris, n'est-ce pas?

- Ma foi non, m'écriai-je. J'ai une autre idée... Une idée que j'ai toujours eue depuis mon départ pour l'Amérique du Sud. D'ailleurs tu la connais. Tu sais quelles sont mes ambiitions...

Jusqu'à ces derniers. temps, elles étaient à la fois très vastes et très vagues ... Maintenant, je sais où je vais aller ... J'ai fait récemment la connaissance, à la Guyane, d'un garçon qui s'appelle Wakirie. Un forestier remarquable, mais qui s'est usé à la tâche, et qui n'a jamais eu les moyens d'entreprendre de grandes choses.

Quand il était plus jeune, il a sillonné en long et en large les régions tropicales de l'Amériique du Sud... Il connaît la carte forestière mieux que quiconque... Il m'a donné des renseignements très précis sur les possibilités d'exploitation dans le haut Amazone... Des possibilités immenses.
Il y a là des zones forestières d'une richesse fabuleuse. Elles ne sont pas positivement inconnues, mais elles sont inexploitées. Elles m'attendent. Elles nous attendent, si tu veux m'accompagner ...

Il me posa la main sur l'épaule, et secoua négativement la tête:
- Non, mon cher ... On ne me changera pas, pas plus qu'on ne te changera. Moi, je me partage entre le ciel et les plaisirs.
Et comme pour trois jours encore, je suis dans une phase de plaisirs, nous allons la vivre ensemble.

Viens ce soir à mon pied-à-terre. J'attends un autre ami français qui est de passage à Belern et qui est toujours accompagné d'une escorte de jolies femmes. Mais en attendant, prends une douche, habille-toi, et descendons boire un verre à la terrasse!

* * *

Quelques minutes plus tard, nous étions installés devant des whiskies glacés, et nous reprenions notre conversation.
Je lui expliquai que mon intention était tout au moins d'aller tâter le terrain dans le haut Amazone. Si, après avoir étudié la région dont m'avait parlé Wakirie, je jugeais les possibilités intéressantes, je ferais ma demande pour tâcher d'y obtenir des concessions. Après quoi, si c'était nécessaire, j'irais faire un tour en Europe pour m'y assurer que les bois amazoniens pouvaient bien concurrencer ceux d'Afrique.

Jack me secoua joyeusement l'épaule.

- Tu vois grand, Fernando! Tu es un grand aventurier! Tu réussiras ...

- Je l'espère bien, fis-je. Je ne veux plus exploiter des concessions de quelques centaines d'hectares, comme je l'ai fait au Gabon, et plus récemment en Guyane. Ce sont des dizaines de milliers d'hectares qu'il me faut. .. Et je les aurai!

Mais bientôt, nous fûmes distraits de cette conversation par les jolies filles qui passaient dans la rue, et elles ne manquent pas, à Belem!

On y voit des Brésiliennes splendides, à la peau mate, aux grands yeux noirs, aux chevelures d'ébène, quelques Américaines aux toilettes ébouriffantes, des mulâtresses à la démarche languissante, et ces curieuses femmes que sont les Caboclos, métisses de noirs et d'Indiens, que l'on dit capables des plus grandes amours et des plus grands dévouements.

Cependant, les hommes offrent plus de variété encore quant à l'aspect physique, le vêtement, l'origine. Comme dans toutes les villes civilisées du monde, beaucoup d'entre eux, bien qu'ils aient la tenue légère des pays chauds, ressemblent à des bureaucrates ou à des employés de magasins. Mais d'autres, et en grand nombre, portent la marque d'une vie plus singulière, plus aventureuse et plus secrète.

Qu'ils soient riches ou gueux, élégamment vêtus ou en haillons, on les reconnaît au premier coup d'œil.
A Belem se coudoient tous ceux qui vont, avec plus ou moins de bonheur, tenter leur chance à l'intérieur: Prospecteurs d'or, de minerais, de bois, chasseurs de fauves, hommes de science en mission, intermédiaires de toutes sortes qui se livrent au troc, rôdeurs sans but bien déterminé, toujours prêts à sauter sur l'occasion qui se présente.

Tous viennent, un jour ou l'autre, faire escale à Belem. S'ils ont de l'argent, ils dépensent sans compter, et souvent ne repartent que quand ils ont épuisé jusqu'à leur dernier sou.

Le jeu et les maisons de jeu les sollicitent à chaque pas. Aux terrasses des cafés, on boit le rhum blanc, le whisky, la bière glacée, les jus de fruits. Dans cette atmosphère de serre chaude, chacun s'enivre de la joie de vivre. Et ceux qui se préparent à reprendre la vie rude et sauvage de l'intérieur, sont naturellement les plus ardents à profiter des plaisirs de toutes sortes qui s'offrent à eux.

Jack, qui connaissait à Belem une foule de gens, s'était mis à me raconter des tas d'histoires pittoresques sur les uns et les autres. Je l'écoutais, ravi de passer de si bonnes heures avec cet aimable et cher compagnon. Tout à coup, il me tira par la manche. Deux personnages descendaient d'une magnifique limousine américaine.

- Regarde ces deux types, me souffla-t-il... J'allais précisément te parler d'eux.
Ce sont des spécimens particulièrement représentatifs d'une certaine faune que l'on trouve ici, et il vaut mieux que tu sois prévenu pour le cas où tu aurais à les rencontrer avant ton départ ou plus tard ... Ils sont très reluisants, comme tu peux t'en rendre compte. Mais ce sont deux aventuriers... Oh! Pas des aventuriers dans ton genre... Pas des amis de l'Aventure, au beau sens du mot... Mais des aventuriers de la pire espèce, et, pour dire le mot exact, des gredins.

L'un est un escroc d'une habileté diabolique. L'autre, c'est pire encore ... Une espèce de tueur qui opère dans les forêts ... Tout le monde, à commencer par la police, est à peu près au courant de leurs méfaits. Mais ils sont toujours parfaitement en règle, et ils ont beaucoup d'argent.

Tandis que mon ami parlait, j'observais ces deux personnages, qui s'avançaient lentement, en bavardant, vers la terrasse de l'hôtel.

L'un d'eux était de taille moyenne, sec comme un sarment; il pouvait avoir trente-cinq ans, mais son visage hâlé était sillonné de rides fines. II était vêtu d'un impeccable complet hrésilien de toile blanche, coiffé d'un panama finement tressé, aux larges bords durcis et rigides, chaussé de souliers de peau blanche. Il arborait une cravate rouge, étroite, à l'espagnole, où brillait un énorme diamant. Il avait l'air d'un élégant rapace et je compris aussitôt que ce devait être lui, le « tueur ». J'avais déjà vu des hommes de cette sorte: tout, en eux, pue la cruauté et le cynisme.

L'autre, en revanche, n'avait rien de très frappant au premier abord: Plutôt l'aspect d'un paisible fonctionnaire colonial, avec son sobre vêtement kaki, son modeste chapeau de toile, ses solides souliers de toile marron, son visage calme et reposé. Mais quand on le regardait mieux, on voyait qu'il avait deux petits yeux retors, qui brillaient étrangement.

Jack leva la main et leur fit signe de venir.

Il sentit que je me contractais un peu. De tels hommes m'ont toujours inspiré la plus franche horreur.
J'ai connu dans ma vie des brutes sympathiques, capables d'abattre un homme dans un coup de colère, et à qui, pourtant, je n'aurais pas refusé de serrer la main.
Il m'en aurait coûté, en revanche, d'avoir un geste amical envers ces deux coquins.

- Je te répète gu'il vaut mieux que tu les connaisses, murmura mon ami.

Et il simplifia les présentations.

- Mon ami don Fernando ... El senior Richard (c'était l'homme au panama) y el senior ingeniero Martinez.

Je me bornai à incliner la tête quand mon ami prononça mon nom, et les deux nouveaux venus firent de même. Ils ne prirent place à notre table que pendant quelques instants, puis se retirèrent en prétextant un rendez-vous urgent.

- Maintenant que tu les as vus de près, me dit Jack, je vais te compléter leur portrait. L'homme au panama, celui qui des deux possède le visage le plus inquiétant, et qui se fait appeler Richard (mais ce n'est certainement pas son nom) est au Brésil depuis fort longtemps, et personne ne sait d'où il vient. Il fait à Belem d'assez longs séjours, mais il lui arrive de disparaître, parfois pendant près d'un an. Il remonte l'Amazone dans un bateau à moteur dont il est le propriétaire, accompagné de quelques seringueros qui lui obéissent au doigt et à l'œil. Quand il revient, il est toujours aussi élégant, tel que tu as pu le voir il y a un instant et c'est lui qui dépense le plus dans les tripots de Belem..

Car il est bourré d'or. Alors qu'il pourrait fort bien habiter le palace où nous sommes en ce moment, il vit dans une petite case, un peu en dehors de la ville, chez des Caboclos en qui il a toute confiance.

Pourquoi? Je n'en sais rien. Le fait qu'il ramène de l'or, et même beaucoup d'or, de ses randonnées, pourrait n'avoir en soi rien d'anormal, et prouver simplement qu'il est un prospecteur habile, ou chanceux. Mais ce n'est pas tout. On sait à peu près où il va, quand il part avec son bateau, et il va évidemment dans un endroit où l'on trouve de l'or. Mais cet endroit-là, il vaut mieux ne pas essayer d'y aller pour faire fortune comme lui, car on n'en revient pas.

Certains prospecteurs, alléchés par la perspective de profits faciles, s'y sont risqués: Des Brésiliens, des métis, des étrangers venus au Brésil pour tenter leur chance. On ne les a jamais revus.

Des plaintes ont été déposées contre ce Richard. Il a été appelé à plusieurs reprises à la police. Il est toujours sorti en souriant de ces interrogatoires... On n'a jamais pu fournir, contre lui, une preuve formelle. II y a des années que cela dure ... Et chaque fois, on voit de nouveaux imprudents, tentés par l'appât du gain, se diriger vers cette région fatidique. Ils ne reviennent pas. Richard est le seul qui y va... et qui en revient. Tout cela paraît assez clair. Cet homme s'est taillé un fief dans la forêt amazonienne, chez des Indiens dont il a fait ses complices. Et pour garder ce fief, il ne recule pas devant le meurtre. Ce n'est peut-être pas lui qui opère. Mais c'est tout comme.

Je réfléchis un instant, puis je dis, mi-sérieux, mi- plaisantant: - Si on allait faire un tour de ce côté, Jack? Mon ami me toucha le bras.

- J'y ai moi-même songé, fit-il. Non point tant pour l'or que j'y pourrais trouver que pour démasquer cet horrible individu. Mais, à la réflexion, je crois qu'il n'y a rien à taire. Nous subirions le même sort que les autres. Tu connais la forêt mieux que moi, et tu sais que des prospecteurs isolés ne peuvent pas échapper à un cordon d'Indiens sauvages qui obéissent aux ordres d'un blanc. Tant qu'il n'y aura pas dans ces régions (et ce .n'est pas pour demain) une police organisée et efficace, des individus comme ce Richard pourront continuer impunément à faire ce qui leur plaît.

- Et l'autre ? demandai-je.

- L'autre? C'est l'ingénieur Martinez. Dù moins, il dit qu'il est ingénieur, ce dont je doute. Mais c'est un titre qu'il s'est donné pour faire plus aisément des dupes. Lui ne tue pas. Il se contente de voler.
C'est un filou de grande envergure. Il. me faudrait une heure pour te raconter toutes les histoires qui courent à son sujet. Je vais me borner à te rapporter l'une des plus typiques. Il y a deux ans, il acheta en grand secret une vingtaine de sacs de charbon à un cargo anglais qui faisait escale dans le port de Belem, et les fit déposer je ne sais où.

Cette histoire de sacs de charbon ne s'est sue que plus tard, car des langues se sont déliées, et on a fait des rapprochements ...

Entre temps, Martinez avait quitté Belem. Où était-il ;allé? Nul n'en savait rien. Quelques mois plus tard, il reparaissait. Et dès son retour, il demandait - et obtenait une concession pour l'exploitation de mines de charbon en un point déterminé du bassin amazonien.

La nouvelle se répandit très vite - bien qu'il feignît une grande colère parce qu'on avait divulgué un secret lui appartenant qu'il avait découvert de magnifiques gisements de houille, presque à fleur de terre, et d'une qualité remarquable. Un ingénieur européen un vrai, celui-là, et qui venait en Amérique du Sud faire des prospections pour le compte d'un important groupement financier vint à passer à Belern.

Il apprit d'autant plus vite l'existence des gisements qu'il y eut de bonnes âmes pour le renseigner. Cet homme eut alors le plus grand désir de voir Martinez. Il le vit, naturellement. Martinez se fit tirer l'oreille, puis consentit à emmener l'ingénieur sur les lieux. Celui-ci en revint émerveillé: du charbon splendide, à fleur de terre. Un pactole! Et aussitôt de faire des propositions alléchantes pour le l'achat de la concession. Martinez résista longtemps, puis finit par céder, quand l'offre lui parut assez tentante.

Mais tu vois la suite... Martinez dut faire le mort pendant quelque temps, mais pas longtemps. Car il avait su mettre dans sa manche quelques personnages importants, émerveillés de son astuce, et qui étaient avec lui de compte à demi. Il paraît que récemment l'ingeniero Martinez a fait une nouvelle découverte.

Il s'agit cette fois d'une mine de mica! Comme tu le vois, c'est un homme de ressources!

Belem de Para était évidemment un coin curieux. Mais il ne faudrait point croire qu'on n'y trouvait que des forbans. Durant les trois journées délicieuses que j'y passai, mon ami Jack Gene de Francony m'y fait faire la connaissance de quelques hommes remarquables avec qui j'aurais eu plaisir il nouer des relations plus suivies. Et quand Jack fut parti, je consacrai ma dernière journée à Belem à mon ami Paul Lecointe. .

Paul Lecointe est un de ces savants français peu connus dans leur propre pays mais qui jouissent d'un renom largement mérité dans la partie du globe où ils se sont fixés et où ils se sont livrés à des recherches.

Mais c’est à suivre...
domi - 417343lui écrire blog Publié le 25/05/2007 à 20:32 supprimer cette contribution
Homme de science - chimiste et botaniste - il était lui aussi, à sa manière, un compagnon de l'aventure.

Il était venu au Brésil, tout jeune, envoyé en mission par une firme assez importante, mais qui oubliait trop souvent de lui faire parvenir ses appointements, et dont finalement il se sépara.

Mais déjà, il était conquis par le pays, par les secrets et les ressources qu'il recélait, par les immenses espaces boisés, beaucoup moins connus qu'aujourd'hui, par les Indiens et leurs mœurs étranges.

Il fut chargé d'effectuer la délimitation des hacendados de la région de Belem, fit quelques économies, puis se lança seul, avec une belle intrépidité, dans la jungle d'Amazonie. A pied ou en pirogue, il explora la région du lac Titicaca. Il étudia la flore et les minéraux, recueillit des spécimens de plantes inconnues, s'intéressa et s'initia aux «médecines» des Indiens.

L'un des premiers, il souligna toute l'importance du curare, des plantes insecticides, et de certaines autres possédant des propriétés extraordinaires, comme l'aya-huasca (d'où devait dériver le penthotal). Les bois rares retenaient aussi son attention, et, à cet égard, j'appris de lui beaucoup de choses que j'ignorais encore.

Quand je le connus, il était consul honoraire de France.

C'était un homme de haute taille, large d'épaules, au visage typiquement français, aux cheveux blancs et à la moustache blanche, au regard direct, vif et chargé d'intelligence. II savait tant de choses sur la forêt - cette forêt qui était ma passion - que j'en étais émerveillé. Je ne me lassais jamais de le questionner, et il ne se lassait jamais de me répondre, évoquant avec un bon sourire les années où il vagabondait à travers l'Amazonie.

Avec l'aide des autorités Brésiliennes, il avait pu construire, en plein centre de Belem, un laboratoire parfaitement aménagé et où, depuis des années déjà, il poursuivait ses travaux. Sa collection d'échantillons de bois tropicaux, admirablement présentée, me laissait béant d'admiration.

Je lui fis part de mon dessein, et il m'encouragea vivement à le réaliser. II me donna de précieux conseils que je devais mettre à profit au Cours des mois et des années qui suivirent.

Chapitre III

JE REPERE “MES” ARBRES

MIEEERDA!

-Ce cri plutôt dru, mais à qui un accent chantant donnait un pittoresque que n'a pas habituellement le mot de Cambronne, était poussé par un nègre qui barbotait dans l'eau en faisant des efforts pour se hisser sur le quai.

Sur le pont de l'Adolfo, un homme hurlait:

- "Ça t'apprendra, Agadir, à monter sur mon bateau pour essayer d'y voler... Tu crois peut-être que, parce que j'ai soixante-quinze ans, je ne suis plus capable d'y voir clair? Tu te trompes, mon ami ...
Tu oublies que je suis don Adolfo Morey, et que je suis Péruvien. Avec les Péruviens de mon espèce, on ne badine pas ... Si tu recommences, je te déculotterai de nouveau, et je te jetterai de nouveau par-dessus bord ... Maintenant, tiens-toi le pour dit."

Nous arrivions sur le quai, dans un taxi de grand luxe, juste pour assister à cette scène plutôt colorée. Une heure plus tôt, j'avais réglé ma note à l'hôtel, emballé mes vieilles hardes dans un sac-à-riz-mallette, récupéré mes deux seringueros dans un bouge du port, puis nous avions filé vers l'embarcadère.

L'Adolfo, sur lequel nous devions nous embarquer, était un petit vapeur Péruvien naviguant sur l'Amazone et Narino le port d'attache, Iquitos, se trouvait à plusieurs milliers de kilomètres de là, près des hauts affluents du grand fleuve. Iquitos était d'ailleurs le but de notre voyage. L'Adolfo était équipé pour la navigation fluviale. Il avait une coque à fond plat lui permettant d'accéder dans les petits rios, aux eaux peu profondes pendant la saison sèche, et sa coque était métallique, pour résister, dans l'estuaire de l'Amazone, aux attaques des « tarets» qui perforent fréquemment les coques de bois. Long d'une trentaine de mètres, plutôt étroit, il pouvait, outre son chargement de marchandises de troc, prendre une demi douzaine de passagers.

Le nègre avait fini de barboter entre la coque du petit navire et le quai de bois et grimpait, pareil à un grand singe nu, le long des poutres de l'appontement. Mais don Adolfo lui criait toujours:

- Tu entends, ne recommence pas... Car la prochaine fois, je t'écorcherai tout vif. Je suis Péruvien, ne l'oublie pas!

Tandis que Pablo et Pedro sortaient nos bagages du taxi, je regardais cet homme dont la voix avait une généreuse ampleur. C'était un grand diable, vêtu d'un pantalon kaki ct d'une chemise. Il était accoudé au bastingage, et se penchait en avant. Ses manches relevées laissaient voir deux avant-bras secs et musclés à qui le soleil des tropiques avait donné l'apparence de deux vieilles racines noueuses de bois dur. Son visage tanné était empreint d'énergie. Rien qu'à le voir, on comprenait en effet qu'il valait mieux ne pas plaisanter avec lui.

C'était à coup sûr un homme qui avait l'habitude du commandement. Pourtant, quand le nègre eut déguerpi sans demander son reste, et que le vieil homme se détendit pour m'adresser un sourire, je vis que, sous la dureté de son masque ridé, il y avait une curieuse douceur. Et j'éprouvai aussitôt pour lui de la sympathie et en même temps de l'admiration pour la façon dont cet homme de soixante-quinze ans avait déculotté et jeté par-dessus bord un nègre pourtant vigoureux mais pas bien méchant en fait.

Il me serra la main quand je fus monté sur son bateau, et me dit avec un air cordial de grand seigneur:

- Enchanté, senior, de vous avoir parmi nous.

Mes deux hommes avaient à peine installé mes bagages dans ma cabine sur le petit deck qu'il donna l'ordre du départ. - Hé ! José et Paolino, lâchez les amarres.

Deux métis Caboclos, pieds nus, torse nu et tête nue, se précipitèrent sur le quai et se mirent en devoir de détacher les cordages qui reliaient le bateau à deux piquets de bois dur. Mais l'un d'eux dut faire une fausse manœuvre ou éprouver quelque difficulté à dénouer un amarrage mal exécuté, et le bateau commença à se déplacer d'une façon qui pouvait être dangereuse pour sa coque, il pris du travers.

Comme José et Paolino semblaient s'énerver, don Adolfo, avec une extraordinaire souplesse, sauta par-dessus le bastingage, bondit sur le quai, bouscula les deux Caboclos et entreprit de faire lui-même leur travail. Il glissa son avant-bras dans les cordages, fit quelques mouvements secs et bizarres, et, en un clin d'œil, libéra l'amarre. Puis il regagna son bateau en quelques bonds. Il n'était ni essoufflé ni énervé, mais semblait satisfait d'avoir une fois de plus montré sa supériorité à son équipage indien, nègre et métis.

Bientôt, le bateau remontait lentement l'immense estuaire de l'Amazone, se faufilant entre ses nombreuses petites îles. Lorsqu'il eut vérifié que tout était en bon ordre à bord, don Adolfo revint vers moi. -Je sais, senior, me dit-il, que vous êtes un prospecteur et que vous vous rendez à Iquitos pour les hois ... Je suis don Adolfo, Péruvien, propriétaire de ce petit bateau que je commande depuis plus de trente ans. Je vous prie de vous y considérer comme chez vous.

Don Adolfo, que je devais revoir assez souvent par la suite au cours de mes voyages sur l'Amazone, et avec qui je devais nouer des liens d'amitié, était vraiment ce que j'avais cru deviner dès l'instant où je l'avais aperçu: Un homme à la fois énergique et bon. Il s'ingéniait à rendre agréable pour ses passagers leur séjour à bord de son bateau. Quand il n'avait rien de mieux à faire, il aimait venir bavarder avec moi.

S'il connaissait bien l'Amazone, et la navigation fluviale, il ne savait toutefois que peu de choses sur les forêts, mais assez cependant pour me confirmer qu'il n'y avait jamais eu, dans le haut Amazone, d'exploitation rationnelle du bois sur une large échelle. Les quelques scieries qui étaient installées à Iquitos n'avaient qu'un faible débit. Les chiffres d'exportation étaient insignifiants. Il se rappelait avoir eu parmi ses passagers, au cours de sa longue carrière, des gens que l'industrie forestière semblait intéresser vraiment, mais ils étaient repartis, dégoûtés sans doute par les lenteurs administratives, ou par les bâtons qu'on leur mettait dans les roues.

Don Adolfo estimait que c'était dommage, car il était convaincu lui aussi qu'il y avait, dans la Selva du haut Amazone, des possibilités immenses. Les expériences précédentes n'étaient guère encourageantes. Mais je verrais bien ...
A suivre
domi - 417343lui écrire blog Publié le 28/05/2007 à 08:39 supprimer cette contribution
Notre voyage fut sans histoire. On a décrit bien souvent les rives de l'Amazone, Il n'y a d'ailleurs pas grand-chose à en dire, si ce n'est qu'elles sont d'une monotonie remarquable. La navigation, toutefois y est plus intense qu'on ne pourrait s'y attendre, surtout dans la partie inférieure du fleuve. Mais les cargos (surtout des cargos anglais venant de Liverpool ) le remontent fréquemment jusqu'à Iquitos même.

L'Amazone est une magnifique voie d'eau où le trafic, j'en suis sûr, aura décuplé dans un très proche avenir.

Le 5 septembre, après vingt jours de voyage et un parcours plus long que la distance de Paris à Moscou l'Adolfo accostait à Iquitos, curieuse petite ville péruvienne, qui n'a cessé de s'agrandir depuis l'époque déjà lointaine où elle n'était qu'un lieu de déportation pour les condamnés politiques et les bandits. Elle s'est encore développée depuis le moment où j'y arrivai pour la première fois, il y a de cela dix-huit ans, et elle est certainement appelée à une grande extension. En 1935, plutôt qu'une ville, c'était une bourgade d'aspect très disparate, où quelques constructions modernes faisaient contraste avec des baraquements sordides et des cases d'Indiens. Iquitos a commencé surtout à se développer avec la ruée vers le caoutchouc. C'était déjà, en 1935, un assez grand port fluvial, où remorqueurs, lanchas à fond plat, bateaux de guerre péruviens, voisinaient avec des pirogues et des radeaux faits d'énormes troncs de cèdres et d'acajous. On y voyait aussi une base d'hydravions dont ,j'aurai l'occasion de reparler plus loin.

Dans la ville, les Blancs, les Métis, les Indiens, les Asiatiques, les noirs se coudoyaient, formant un curieux mélange de toutes les races. Dans les quelques rues dignes de ce nom, roulaient des Buick, des Packard, des Cadillac, signes évidents d'une prospérité naissante.

Il y avait aussi à Iquitos, quelques cinémas, un hôpital très moderne, des cafés où l'on trouvait du whisky et des glaces à la vanille, quelques scieries, assez peu importantes, de bois rares. J'y retins une chambre dans un hôtel évidemment beaucoup moins luxueux que le « palace» où j'avais logé à Belem.

A Iquitos, on était en quelque sorte un peu au bout du monde civilisé.

Au-delà de cette ville, l'Amazone cessait d'être navigable pour les bateaux de quelque importance. Il changeait d'ailleurs de nom. Il devenait le Maranon - du nom d'un fruit sauvage délicieux. Il n'était plus guère accessible qu'en pirogue ou en lanchas

A quelques kilomètres d'Iquitos, derrière les cases de paille où habitait la partie la plus pauvre de la population, commençait la grande Selva du haut Amazone. Au loin, on apercevait les premiers contreforts de la Cordillère des Andes, où les routes passent parfois à près de cinq mille mètres d'altitude.

Je sentais mon cœur se dilater. Ainsi donc, j'étais à pied d'œuvre. Allais-je trouver ce que je cherchais? La fortune était-elle là, pour moi, dans ces espaces immenses que je ne connaissais pas encore? Je mesurais parfaitement toutes les difficultés que j'aurais à surmonter même si ma prospection se révélait prometteuse.
Cependant, les difficultés ne m'avaient jamais fait peur.

Je n'avais guère de temps à perdre. L'Adolfo repartait le 25 septembre. D'ici là, il me fallait trouver des zones de peuplement des essences que je cherchais, et qui fussent assez intéressantes pour qu'on tentât une exploitation sur une large échelle. Si je les trouvais, il me faudrait faire une demande de concession, puis filer vers l'Europe en emportant des échantillons qui seraient soumis, dans les usines européennes, à des examens minutieux: Non pas des échantillons pouvant tenir dans ma musette, mais bel et bien quelques billes de bois sur lesquelles on pourrait effectuer des opérations de déroulage, afin de voir si les contre-plaqués obtenus pourraient supporter la comparaison avec ceux qu'on tirait des essences d'origine africaine tant appréciées en Europe.

J'allai d'abord faire un tour vers les scieries, mais sans prendre contact avec qui que ce fût, ni sans rien révéler à personne de mes projets. L'odeur du bois exotique scié est pour moi une des plus délicieuses que l'on puisse respirer en ce monde.

J'en remplis mes narines avec une sorte d'extase. Ce premier examen me parut satisfaisant. J'eus l'impression qu'il y avait là des essences qui pouvaient convenir à mon dessein. Je complétai cette enquête sommaire en retournant vers le port, où j'avais vu les radeaux au moyen desquels le bois flotté était convoyé jusqu'aux scieries. Chaussé d'espadrilles, je sautai de radeau en radeau, examinant les grumes avec une attention fiévreuse.
Cette inspection fut, elle aussi, assez satisfaisante.


Le soir tombait. Je m'étais assis sur un radeau d'énormes troncs d'acajou afin de réfléchir à la façon dont j'allais m'y prendre pour mener à bien ma prospection en forêt. Il me fallait une pirogue, des vivres, un guide indigène. A qui allais-je m'adresser pour trouver tout cela? Devais-je prendre contact immédiatement avec notre consul? Et avec les autorisations Péruviennes:?

Cette dernière idée ne m'emballait pas... J'ai toujours aimé me débrouiller tout seul, dans l'extrême mesure du possible.
Et je préférais, quand le moment serait venu d’entrer en rapport avec les autorités péruviennes, savoir exactement ce que je pourrais leur dire et leur demander.

Tendis que j'étais ainsi en train de réfléchir, un jeune homme, un blanc, vint s'asseoir auprès de moi.

-Vous n'êtes pas d'ici? Me demanda-t-il en espagnol.

Non, lui dis-je. Je ne suis pas d'ici. Je viens d'arriver. Je le regardai, d'un air assez méfiant. Il était plutôt gringalet et n'avait pas très bonne mine, mais son regard me sembla honnête.

Il dut remarquer que je prononçais fort mal l'espagnol car il me demanda:

Ne seriez vous pas Français? Si, lui dis-je.

Moi aussi, me dit-il, en usant aussitôt de notre langue. Il me tendit la main, en m'adressant un aimable sourire, iI s'appelait Paul Lescuyer.
Qu'est-ce que vous faites ici ? Lui demandai-je.

Oh ! rien de très brillant... Je travaille dans une scierie. Mes parents sont venus à Iquitos il y a six ou sept ans. J'étais encore tout jeune. Mon père espérait y faire de brillantes affaires. Mais il n'a pas réussi. C'est un grand blessé de guerre et le climat le fatigue beaucoup. Il s'est découragé, et s’est mis à boire... Ma mère, de désespoir, a fait comme lui .

Il a fallu que je me mette à travailler pour les aider à vivre. Ce n'est pas drôle. Ils sont maintenant malades tous les deux, et moi-même, je ne me porte pas trop bien... Mais je ne veux pas vous importuner avec ces histoires... Vous vous intéressez au bois?

Je le regardai, un peu méfiant.
- Qu'est-ce qui vous fait supposer cela? lui dis-je.

- Je vous ai vu cet après-midi vous promener autour de la scierie où je suis contremaître. Vous aviez l'air d'examiner attentivement les Agrumes qui étaient sur notre chantier... J'ai tout de suite pensé que vous deviez être Français.
C'est pourquoi, quand je vous ai revu tout à l'heure, je me suis permis de venir m'asseoir auprès de vous.

Je me dis que ce garçon pouvait m'être utile. Il n'avait pas l'air sot. Et de toute façon, il faudrait bien que je finisse par m'adresser à quelqu'un pour me procurer ce dont j'avais besoin. Puisqu'il travaillait lui aussi «dans le bois», peut-être pourrait-il me donner au moins quelques renseignements.

- Ne connaissez vous pas quelqu'un, lui demandai-je, qui pourrait me vendre ou me louer une pirogue et un moteur pour une quinzaine de jours?

Il réfléchit un instant.

- Je crois que si, fit-il. Je connais un vieux bonhomme qui a ce que vous cherchez, et qui ne s'en sert pas depuis longtemps. Vous pourrez peut-être faire affaire avec lui. Vous voulez remonter le Maranon ?

Oui, lui dis-je. Je veux aller faire un tour dans la forêt.
-Pour le bois? -Oui, pour le bois.

Il me regarda en souriant.

- Donc je ne m'étais pas trompé, fit-il. Si je puis vous aider en quoi que ce soit, je serai heureux de rendre service à un compatriote. Malheureusement, je ne peux pas grand chose.

II pouvait tout au moins répondre aux questions que je lui posais, et il en savait plus long que je n'aurais pu le penser.
En fait, son père avait lui-même songé, en venant à Iquitos, à se livrer à l'exploitation forestière. Il avait effectué quelques prospections. Mais le manque de moyens, et peut-être d'énergie, la maladie et enfin la boisson l'avaient peu à peu amené à renoncer à son projet.

Mais son fils avait recueilli à la maison des propos maintes fois répétés, et il avait pu lui-même constater, à la scierie où il travaillait et d'une façon plus générale, dans la ville même, certaines choses dont il me fit part.

- En fait, me dit-il, il n'y a pas ici d'exploitation du bois qui soit vraiment digne de ce nom. Les patrons des scieries qui sont installées à Iquitos, et les commerçants en bois, se contentent d'acheter à des madereros les radeaux qui viennent jusqu'à ce port, acheminés par les courants. Et les arrivages sont très irréguliers.
La vérité, c'est que ces gens-là ignorent tout de la forêt, et ne se soucient pas d'aller l'explorer. Ils n’ont pas ce qu'on peut appeler vraiment de l'ambition.

Ils mènent une petite existence tranquille et gagnent bien leur vie sans avoir à trop se fatiguer. Ils vont faire un tour de temps en temps à leur scierie pour voir si tout marche bien, et le reste du temps, ils se prélassent, ils boivent du whisky ou de "l'aguardiente", ils jouent aux cartes. Mais moi, je puis vous dire, parce que mon père y est allé, qu'on trouve, et seulement à quelques journées d'ici, d'abondants peuplements de cèdres et d’acajous.

Vous en trouverez en remontant le rio Ucayali, le rio Patchitea, le rio Pichis. Je connais un Indien qui pourrait peut être vous accompagner. Malheureusement, il ne sait que quelques mots d'espagnol.

Ça n'a pas d'importance, fis-je. L'essentiel, c'est qu'il connaisse bien la forêt, et qu'il puisse nous guider.

–Il vous guidera, c’est un homme fier, droit et sur.

***

La première chose à faire était d'aller, voir la pirogue. Un quart d'heure plus tard, nous longions le fleuve pour nous rendre jusqu'à la case de paille où habitait le vieil homme dont m'avait parlé Paul Lescuyer.

- Ce qu'il me faut, lui dis-je, c'est une pirogue assez grande pour contenir quatre hommes, des vivres pour trois semaines, et un moteur hors-bord qui ne soit ni trop gros ni trop fort. S'il y a des sauts à effectuer par le terre je désire pouvoir le faire sans trop d'embarras.

- Je crois, fit Paul, que ce qu'a ce bonhomme fera parfaitement votre affaire.

Quelques instants plus tard, nous étions devant une case de paille un peu isolée, non loin de la berge du :fleuve.

-- Ohé, Hans! Cria mon compagnon.

Un homme très vieux, pauvrement mais proprement vêtu, vint au-devant de nous. II s'inclina d'une façon parfaitement correcte qui indiquait qu'il n'avait pas toujours vécu d'une façon aussi rudimentaire.

Au cours de notre conversation, j'appris qu'il était Allemand d'origine. Mais, depuis fort longtemps, il était devenu péruvien, ou plutôt Indien, car il vivait beaucoup plus, pour autant qu'il m'apparût, suivant les coutumes des Indiens qu'à la façon des Blancs.

Lorsque je lui eus exposé le but de ma visite, il me dit:
La chose est faisable ... J'ai en effet une pirogue assez grande. Et un moteur hors-bord... Je suis maintenant trop vieux pour m'en servir... Je pourrais m'en défaire, s'ils vous conviennent et si nous nous mettons d'accord. Venez voir le moteur.

Le moteur était sous un appentis. C'était un «Johnson» qui me parut en bon état.

-Si vous voulez l'essayer immédiatement, rien n'est plus facile... Là, dans le coin, vous trouverez quelques bidons d'essence.

Je mis le moteur sur mon dos, Paul Lescuyer prit les bidons, et tous trois nous nous dirigeâmes vers le fleuve. A l'arrière de la pirogue, un emplacement était aménagé pour y fixer aisément le moteur. Ce fut fait en un instant.

La nuit était maintenant tout à fait tombée, mais il faisait un magnifique clair de lune. Bientôt le moteur ronfla, et je filai sur le fleuve. Je me dirigeai vers les remous et les contre-courants pour éprouver la stabilité de l'embarcation. C'était une bonne pirogue, et le moteur tournait rond. Tout allait bien.

Mais c’est à suivre...
-démi°°°° - 731109lui écrire blog Publié le 28/05/2007 à 09:48 supprimer cette contribution
Citation:
Mais c'est à suivre



on attend...

domi - 417343lui écrire blog Publié le 28/05/2007 à 10:45 supprimer cette contribution
Surprise....

Quand je fus de retour sur la rive, quelques instants plus tard, nous nous mîmes rapidement d'accord sur le prix. Et le vieil homme nous invita à boire une capa "d'aguardiente", cet alcool de canne à sucre qui n'a pas mauvais goût, mais qui est terriblement fort.

A votre santé, me dit-il. Vous avez bien de la chance d'être jeune, et de pouvoir aller en pirogue au cœur de la jungle. C'est cela, la belle vie, la vraie vie.

A votre âge, j'ai parcouru en long et en large la magnifique forêt du rio Pichis.
J'y ai vécu des années. Je m'y étais marié avec une lemme superbe, une indienne Campas. J'ai une douzaine d'enfants qui courent dans les bois... Des enfants qui sont moitié allemands, moitié indiens... Un curieux mélange, n'est-ce pas?

Dans ma jeunesse, j'étais géomètre... J'ai fait des tas de relevés topographiques dans le haut Amazone. Mais maintenant ma femme est morte depuis longtemps, et je suis très vieux... J'ai dû me rapprocher des lieux civilisés, sans toutefois trop modifier ma façon de vivre... J'ai autour d'ici quelques petites plantations qui assurent ma . subsistance... Allez, bonne chance!

Je vis une lueur de jeunesse, et aussi d'envie, passer dans ses yeux d'un bleu très pâle.
- Je vais maintenant vous mener chez l'Indien, me dit Paul Lescuyer. Il s'appelle Kenou. Il est très fier. J'espère qu'il sera de bonne humeur et qu'il acceptera votre proposition.

Une demi-heure plus tard, nous étions devant une case minuscule, enfouie, entre de grands arbres, sous un amas de verdure. Un Indien en sortit à notre approche.
- C'est lui, me dit Paul. Viens, Kenou. Le Blanc est un de mes amis. Il veut te demander quelque chose.

L'Indien, qui devait avoir une trentaine d'années, était un homme superbe: Des muscles allongés et souples de sauvage, une peau jaune rougeâtre, des yeux très bridés, des pommettes saillantes, des cheveux d'un noir de jais qui tombaient librement sur ses épaules. Pour tout vêtement, un tissu roulé auutour des hanches et passant entre les cuisses, et deux bracelets de perles végétales aux poignets.

Ses yeux me regardaient fixement. Il me toisait, me soupesait, me photographiait, je suis sûr qu'il avait déjà compris ce que j'attendais de lui. La conversation fut assez difficile, car il ne parlait, en effet, que fort peu l'espagnol, et Paul dût en quelque sorte nous servir d'interprète, l'Indien comprenant mieux ce que lui disait mon compagnon que ce que je lui disais moi-même.

Paul, d'ailleurs, savait quelques mots indiens qui l'aidaient à s'expliquer.
Au bout d'un quart d'heure, il me fit part du résultat de ce conciliabule.

-- Il accepte votre proposition. II connaît plusieurs endroits où il y a de gros acajous et de gros cèdres. II vous guidera.
Il demande pour paiement une hache américaine, une machette et un couteau.
Pour le moment, il vit seul ici. Il est venu à Iquitos par curiosité, pour voir ce qu'est une ville de Blancs.

Il se met dès maintenant à votre disposition. Mais je vous préviens, ne lui faites pas porter de paquets en ville. Il est encore très primitif, c'est-à-dire qu'il a gardé toute sa fierté naturelle.

En forêt, ce sera différent. II portera tout ce que vous voudrez.
- Très bien, dis-je. Qu'il nous suive!
Kenou fut vite prêt. II rentra dans sa case et se contenta d'attacher une machette à sa ceinture. Puis, il nous fit signe qu'il était à notre disposition. Les Indiens ne s'encombrent pas de bagages.Ils ne sont pas comme les Blancs, matérialistes.

De retour à Iquitos, je me mis en quête de vivres, toujours guidé par Paul Lescuyer. J'achetai deux quintaux de riz en sac, un petit estagnon de dix kilos de saindoux, trente kilos de viande séchée de pécari, quatre régimes de bananes et cinq litres d'aguardiente. Paul, aidé d'un péon, emmena en plusieurs voyages ces vivres jusqu'à la pirogue.

Je me procurai aussi de l'essence pour le moteur. J'avais décidé, pour ne pas perdre un seul instant, de partir le lendemain à l'aube. Mais il me fallait retrouver mes deux seringueros pour les prévenir.
Pablo et Pedro avaient lié connaissance avec d'anciens chercheurs de caoutchouc, et étaient dans la case de l'un d'eux, en train de se saouler copieusement. Il me fallut user de toute mon autorité pour les emmener jusqu'à mon hôtel, où je les enfermai à clef dans une chambre, afin d'être sûr qu'ils ne m'échappent pas.

Je ne dormis guère, cette nuit-là. Ou si je dormis, ce fut pour rêver à des arbres gigantesques, à des exploitations forestières bourdonnantes, à des exportations colossales.

J'étais sur pied avant l'aube. Kenou était resté auprès de la pirogue. Il y avait déjà aménagé un toit de feuillages pour nous protéger du soleil. Paul Lescuyer était là, lui aussi. Il avait tenu à venir me faire ses adieux et à me souhaiter bonne chance. Pablo et Pedro étaient plutôt grognons, et frottaient leurs petits yeux encore chargés de sommeil.

Je leur permis de boire quelques lampées d'aguardiente, ce qui acheva de les l'éveiller.

Bientôt, nous quittions Iquitos, remontant le cours du haut Amazone. Puis, nous nous engageâmes dans le rio Ucayali.

Je vivais un des meilleurs moments de mon existence. Je respirais à pleins poumons l'odeur de la forêt. J'éprouvais tout juste cette légère tension nerveuse qui rend les sens plus éveillés, l'esprit plus alerte et met dans le sang une allégresse plus vive qu'à l'ordinaire.

Deux jours plus tard, le 7 septembre au matin, Kenou nous montra de la main une petite crique dissimulée dans la berge. Une «palissade» faite de troncs d'arbres et de branchages arrachés aux rives par les crues en bouchait l'entrée. Mais nous étions tous habitués à ce genre d'obstacles, et en quelques instants nous pûmes nous frayer un passage. Nous pénétrâmes alors dans un petit bras très étroit ( il n'avait guère plus de trois mètres de large ) mais où l'eau était profonde de plus de quatre mètres. Une bonne «sortie» pour les troncs d'arbres, dans le cas où j'installerais une exploitation forestière dans le voisinage.

Une heure plus tard, après avoir remonté ce bras d'eau sans rencontrer de difficultés particulières, nous débouchâmes dans une "cocha", sorte de clairière d'eau, ou d'étang naturel au milieu de la forêt.

Les Caïmans y grouillaient, des Caïmans énormes. Nous attachâmes notre pirogue à un arbre de la rive. Pablo et Pedro restèrent sur Place pour y établir un petit campement et préparer notre repas. Suivi de Kenou, j'entrai dans la forêt. Elle était sombre, humide, majestueuse. Chaque fois que je pénétrais sous la Selva, malgré mon expérience déjà très ancienne des «forêts vierges», je ne pouvais me défendre d'une sorte d'émotion sacrée.

C'était comme si mes rêves d'enfant me remontaient à la gorge. J'étais pris, envoûté, heureux. Ce qui ne m'empêchait nullement d'observer avec la plus vive attention ce que je voyais autour de moi.
Et c'est encore à suivre.
domi - 417343lui écrire blog Publié le 28/05/2007 à 19:19 supprimer cette contribution
Nous avions à peine marché pendant une demi-heure que je vis apparaître un peuplement de cèdres énormes, et qui étaient exactement de la variété que je recherchais! Je ne saurais comment décrire les sentiments que j'éprouve en pareil cas. J'imagine que le savant qui finit par trouver la solution d'un problème qu'il a longtemps cherché, ou que l'archéologue qui extrait de terre une statue antique, doit ressentir le même genre d'ivresse.

Je marchais à grands pas, j'entaillais avec ma machette l'écorce des arbres (de mes arbres) pour en faire apparaître le bois, je comptais les troncs comme un avare aurait compté ses pièces d'or. Plus de trois cents cèdres magnifiques, quinze cents tonnes au bas mot - c'est-à-dire près de vingt millions de francs.

Je m'assis sur un vieux tronc à demi pourri, et je réfléchis. Si, dans un rayon de deux journées de marche, je trouvais encore trois fois l'équivalent du peuplement que je venais de découvrir, il y aurait la possibilité, sans chercher plus loin, d'ouvrir dans ce secteur une très importante exploitation. Mais il fallait que je m'assure qu'il y avait encore dans cette même zone d'autres essences de la même variété.

Il faisait presque nuit lorsque nous rentrâmes, Kenou et moi, au campement où mes deux seringueros nous avaient préparé un énorme repas de riz bouilli agrémenté de piments,de viande de pécari et c'est de bon appétit que je mangeai.

Kenou était décidément un homme précieux.
Il m'avait mené tout droit vers ce que je cherchais, comme s'il avait deviné quelle était ma préoccupation. Il était visible qu’il connaissait admirablement bien la forêt. Et bien que nous n’eussions, et pour cause, que des conversations très limitées, nous nous entendions fort bien. Je suis convaincu qu'il avait reconnu en moi un «forestier» averti, et que c'était là, la cause la sympathie évidente qu'il me témoignait sans toutefois se départir un seul instant de sa fierté naturelle.

Pablo et Pedro virent que j'étais d'excellente humeur. En pareil cas, ils en profitaient toujours pour me demander un petit supplément d'aguardiente. Et ce soir-là j'aurais eu mauvaise grâce à le leur refuser.

Le lendemain matin, alors que les premières lueurs de l'aube se reflétaient dans la “cocha” près de laquelle nous avions campé, nous repartîmes en pirogue, remontant le cours du rio Ucayali, du rio PachUea et du rio Pichis. De loin en loin, je faisais des «sondages» dans la forêt. Deux jours plus tard ce fut une nouvelle «prise»: Huit cents énormes cèdres en un seul peuplement très dense. Au moins quatre mille tonnes de bois - soit quarante-huit millions de francs.

J'aurais pu faire demi-tour. Ce que j'avais vu était Largement suffisant pour mon édification. Mais je suis têtu. Je m’étais mis dans la tête qu'il me fallait une troisième «prise », et je ne voulais pas y renoncer.

Nous reprîmes donc la pirogue. Mais un obstacle imprévu faillit nous retarder: Il avait dû tomber en amont une forte pluie tropicale, car bientôt nous nous heurtâmes à une énorme barrière de puissants remous. Il était assez dangereux de tenter de la franchir. Tel fut du moins l'avis de Pablo et de Pedro, qui me conseillèrent d'attendre un jour ou deux. Mais le temps pressait. Je consultai Kenou. Il examina un instant la rivière. Puis il nous fit comprendre que l'opération était possible si la manœuvre était bien menée, et il conseilla aux deux seringueros de se coucher au fond de l'embarcation pour éviter le balancement.

Je fis marcher à plein gaz le petit moteur, et je réussis par d'habiles coups de gouvernail, à franchir le passage dangereux. Il y avait un peu d'eau dans notre barque, et notre riz était mouillé.
Mais ce fut le seul dommage, facilement. réparable, car il nous suffirait de faire sécher le riz à la mode créole.

Et le 11 septembre, dans l'après-midi, j'effectuai ma troisième prise: Six cents arbres, trois mille tonnes de bois.

Cette fois, je pouvais repartir. Mais il nous fallait prélever des échantillons et des échantillons volumineux, comme je l'ai déjà dit. Nous attaquâmes tous les quatre, à la hache, deux arbres des variétés qui m'intéressaient. Nous prélevâmes deux énormes tronçons que nous chargeâmes au fond de la pirogue. La nuit était tombée, quand nous achevâmes ce travail.

Je prévins mes hommes que nous repartirions le lendemain matin à l'aube. J'avais maintenant une telle hâte de regagner Iquitos que je leur dis que nous naviguerions, si c'était possible, de jour et de nuit.
Kenou, que j'avais interrogé à ce sujet, m'avait dit qu'il était capable de diriger la pirogue même la nuit, quand il ne faisait pas trop sombre. Ses yeux perçants lui permettaient de discerner les obstacles flottants, généralement des troncs d'arbres, et de les éviter.

Il fut donc convenu que l'Indien dormirait le jour et que la nuit, il se tiendrait à l'avant de l'embarcation avec la longue perche grâce à laquelle on peut s'écarter promptement des obstacles.

Ce fut, pendant quatre jours, une course vertigineuse, mais que notre grande habileté nous fit accomplir sans incident. Durant les heures où je ne surveillais pas moi-même le gouvernail et le moteur, je somnolais sur les sacs de riz. Cependant, des chiffres continuaient à courir dans ma tête. Ainsi donc, j'avais repéré au moins 8.500 tonnes de bois, et d'un bois dont j'étais à peu près sûr qu'il rendrait à ceux auxquels je songeais déjà à le vendre, exactement les mêmes services que les bois dont ils se servaient habituellement.

Pour moi, les expériences de déroulage et de transformation en contreplaqué seraient certainement concluantes. Mais si j'avais tenu à prendre avec moi des échantillons volumineux, c'était pour apporter à mes interlocuteurs éventuels la preuve que je ne leur racontais pas d'histoires.

Mon ambition, d'ailleurs, ne se bornait pas à obtenir des concessions pour les zones de peuplement que j'avais repérées. C'était un vaste secteur que je voulais exploiter. Des dizaines de milliers d'hectares, ainsi que je l'avais déclaré à mon ami Jack Gelle de Francony. Je n'étais donc pas au bout de mes peines, et il me faudrait certainement jouer serré pour parvenir à mes fins.

Je n'étais pas au bout de mes peines, et je m'en aperçus dès notre retour à Iquitos. Une aventure assez burlesque m'y attendait - mais par bonheur elle se termina fort bien.
A suivre…

En arrivant au Pérou, je n'avais oublié qu'une chose: J'avais oublié qu'à cette époque-là ce pays vivait en état de tension plutôt aiguë avec la Colombie, et qu'il y régnait une maladie assez fréquente en pareil cas: « l' espionnite». Tout nouveau venu (surtout s'il omettait de signaler sa présence aux autorités) risquait de passer pour suspect. Dans ma candeur naïve, je n'avais songé qu'aux forêts du haut Amazone et aux zones de peuplement en essences rares, sans faire le moins du monde entrer en ligne de compte, dans mes projets, les démêlés qui pouvaient exister entre le Pérou et la Colombie. J'avais évidemment eu tort. Mais comme on va le voir, tout finit par tourner à mon avantage.

J'avais à peine sauté de ma pirogue sur le quai, que deux policiers péruviens m'appréhendèrent.

- Senõr, me dirent-ils, nous vous prions de bien vouloir nous suivre.

Je vis un reflet dur passer dans les yeux de Pablo et de Pedro. Ils se regardèrent entre eux, avec un mauvais sourire. Allaient-ils laisser « embarquer» ainsi leur patron?
Je notai aussi un frémissement sur le visage de Kenou. Mais d'un geste de la main, je les calmai.
- Restez tranquilles, leur dis-je. Je vous reverrai dans un instant. Il y a certainement un petit malentendu que je vais éclaircir.
Puis je dis aux policiers:

- Vous avez une façon bien curieuse d'accueillir les étrangers, à Iquitos. Est-ce une arrestation ?

Ils ne répondirent pas positivement à ma question. L'un d'eux se borna à me dire:
- El senõr préfet désire vous voir.
Nous vous conduisons auprès de lui.

Le préfet d'Iquitos? Le préfet du Loreto, le département péruvien dont Iquitos était le chef-lieu? Moi aussi, je désirais le voir. C'était même très nécessaire. Et au cours de notre retour en pirogue, je n'avais même fait que songer à ce que j'allais lui dire. Mais je ne pensais pas que j'allais faire sa
connaissance dans de telles conditions.

Je devinais toutefois ce qui avait dû se passer. Bien qu'au cours de mon bref séjour à Iquitos je n'eusse pris contact avec personne, on n'avait certainement pas manqué de s'aviser de ma présence.

On savait que j'avais débarqué de l'Adolfo, que je venais de Belem de Para. J'avais donné mon nom à l'hôtel où j'étais descendu. On avait dû me voir rôder autour des scieries, examiner les grumes sur les berges du fleuve, et les radeaux de bois flotté, jeter un coup d'œil (d'ailleurs fort négligent) sur la base d'hydravions et sur les navires de guerre (qui n'avaient d'ailleurs rien de bien impressionnant).

Il n'en fallait pas plus sans doute pour me rendre suspect. Et qu'étais-je allé faire dans la forêt, où j'étais parti en pirogue sans crier gare, accompagné de deux individus aux mines plutôt patibulaires, et d'un Indien fort primitif? Sans doute devait-on me prendre pour quelque espion au service de la Colombie. Tout cela m'embêtait plutôt, et je craignis d'avoir pris un mauvais départ.

Arrivés à la préfecture, on me fit attendre pendant plus d'une heure dans une sorte de réduit assez obscur. La nuit tombait peu à peu, et il faisait tout à fait sombre quand on vint me chercher pour me conduire dans le cabinet du préfet.

A suivre...
domi - 417343lui écrire blog Publié le 29/05/2007 à 09:43 supprimer cette contribution
Celui-ci était en train d'écrire, sur une table d'acajou encombrée de papier.
C'était un homme d'un certain âge, grisonnant. Il avait un visage fin et distingué d'Européen. Il leva les yeux et me regarda.

Les deux policiers qui m'avaient accompagné étaient restés plantés derrière moi. Il leur fit signe de se retirer. Quand ils furent sortis, je n'attendis pas qu'il ouvrît la bouche. J'avais préparé ce que j'allais lui dire dans le meilleur espagnol dont j'étais capable.

- Monsieur le préfet, lui dis-je, je me préparais à venir vous rendre visite demain matin pour vous entretenir de mes projets. Je ne pensais pas que vos policiers auraient l'obligeance de hâter cette entrevue et de me guider eux-mêmes jusqu'auprès de vous.

J'avais dit ces mots sur un ton aussi cordial que possible.
Je vis un sourire éclairer son visage.

Excusez-moi, monsieur, me dit-il en excellent français. Il y a une heure encore, je vous aurais sans doute fait arrêter et emprisonner jusqu'à ce que votre cas fût tiré au clair. Mais je viens de recevoir ce télégramme...

Il avait pris un papier sur la table, et me le montrait. Il parlait notre langue presque sans accent. Il se leva et m'invita à m'asseoir dans un fauteuil. Puis il reprit:

J'ai reçu ce mot trop tard pour décommander les policiers qui avaient été chargés de vous appréhender à votre retour de la jungle. Et je viens seulement d'être avisé il y a cinq minutes de votre présence à la préfecture. Excusez-moi, je vous prie, de ce malentendu. Mais avouez que vos façons d'agir, sans être répréhensibles, ont pu sembler bizarre. A peine arrivé ici, il y a quinze jours, vous partez en pirogue avec un Indien et deux Métis sans avoir pris contact avec personne. J'ai été naturellement obligé de tenir compte de la rumeur publique...

- Ah ! fis-je. Et que disait la rumeur publique?

Il eut l'air un peu gêné:
-Vous connaissez notre situation...
Vous n'ignoez certainement pas qu'il y a des bruits de guerre entre le Pérou et la Colombie... Les Péruviens sont très énervés en ce moment. Ils voient facilement des espions partout.

Moi même, je suis obligé d'observer la plus grande vigilance, de faire appréhender tous les gens suspects... Je m'impose la tâche de les interroger moi-même. Car, dans cette ville perdue où nous sommes, je suis contraint de faire un peu tous les métiers: Administrateur, Promoteur de l'industrie et du commerce, Chef de la police...

- Si je comprends bien, fis-je, vous savez maintenant que je n'ai rien de commun avec un espion colombien.

- Oh! Fit-il, je suis maintenant tout à fait rassuré sur votre compte. Il y a huit jours, j'ai télégraphié à Lima pour qu'on se procure des renseignements sur vous, en donnant votre nom et en indiquant que vous veniez de Belem de Para. Nos services de renseignements ne sont pas très rapides, je viens seulement de recevoir la réponse.

On s'est enquis votre pedigree auprès de notre consul à Belem, qui lui même a fait une enquête en interrogeant notamment votre propre consulat. Je sais maintenant que vous êtes honorablement connu, que vous êtes un spécialiste des forêts tropicales, que vous avez travaillé au Gabon, puis en Guyane, que vous avez de nombreux répondants en Europe ... Excusez-moi donc de ce désagréable contretemps.

-C'est moi qui m'excuse, fis-je. Je me suis en effet montré imprudent, et trop pressé...

- Je vous en prie les choses sont peut être différentes ailleurs, là où des menaces de guerre ne couvent pas ici tout prend tres vite de l'importance comprennez vous?
Et naturellement, ce sont nos forêts que vous êtes venu voir. Qu'en pensez vous ?

La conversation prenait une bonne tournure. Le préfet m'avait posé cette dernière question avec un intérêt visible.
J'eus le sentiment que je ne lui avais pas fait mauvaise immpression. Au surplus, il me semblait intelligent, et très ouvert.
De la façon dont j'allais lui répondre, bien des choses pouuvaient dépendre.

- Monsieur le préfet, lui dis-je, avec la plus grande assurance, je connais bien les forêts tropicales, les essences qu'on y trouve, les façons de les utiliser, les marchés où on peut les vendre, et les prix qu'on peut en tirer. C'est là mon métier.
Je l'exerce depuis quinze ans déjà.

J'ai exploité des forêts au Gabon, puis à la Guyane, comme peut vous le confirmer le télégramme que vous avez devant vous.
Vous me demandez ce que je pense de vos forêts? Je pense et j'ai été surpris en le constatant que vous laissez dormir des trésors.

Je pense que votre pays serait plus fort s'il exploitait mieux ses ressources naturelles et que c'est là une considération qui doit vous apparaître comme particulièrement pressante dans la période de tension où vous vous trouvez, et où vous avez besoin de rassembler tous les moyens de défense dont vous pouvez disposer.

Si je ne suis pas venu vous faire une visite dès mon arrivée à Iquitos, c'est parce que je désirais auparavant me rendre compte des possibilités qu'offrent vos forêts.

Je ne voulais pas vous faire perdre votre temps, ni perdre le mien inutilement.
Si ce que j'avais vu ne m'avait pas satisfait, je serais reparti sans même vous déranger. Maintenant que j'ai vu, je me permets de vous demander à quel moment il vous sera possible de m'accorder une heure pour que nous ayons, si vous le voulez bien, une conversation poussée et détaillée sur la question qui m'a amené à Iquitos.

Le préfet se leva pour m'offrir un cigare. Il réfléchit un instant.

- Pourquoi pas tout de suite? Me dit-il.
Ma journée est à peu près terminée. Il ne me reste rien d'urgent à faire ce soir. A moins que vous ne soyez vous-même pressé...

- Du tout, fis- je.

Je préférais battre le fer pendant qu'il était chaud. Je me sentais maintenant en pleine forme. Les arguments affluaient dans mon esprit. J'avais compris ce à quoi je n'avais pas pensé auparavant: la tension diplomatique qui existait entre le Pérou et la Colombie, loin de contrarier mes projets, pouvait au contraire les servir.

- Voyez-vous, me dit le préfet, nous savons fort bien, vous vous en doutez, que notre pays recèle des richesses incalculables, tant minérales que végétales, et en particulier dans ce département du Loreto. Mais nous manquons d'une foule de choses pour les exploiter rationnellement et sur une pleine échelle. Nous manquons de moyens de communications. Nous manquons d'outillage. Nous manquons aussi de savants, de prospecteurs qualifiés, de techniciens. Nous manquons de commerçants et d'industriels qui sachent voir grand.
Nous manquons aussi de capitaux ...

Je saisis ce dernier mot au vol.
L'instant était venu où il me fallait évidemment bluffer un peu.

- Les capitaux, fis-je, vous pourriez les avoir. Cela ne dépend que de vous... Dans deux ou trois jours, quand l'Adolfo se remettra en route, je retournerai à Belem. Et, seIon le résultat de notre conversation, je rentrerai en Europe ou me dirigerai vers un autre point de l'Amérique du Sud pour y poursuivre mes prospections.

Je ne vous cacherai pas que ce que j'ai vu dans vos forêts amazonienne (et je me suis borné à prospecter ces jours-ci le rio Ucayali ) est suffisant pour m'enlever l'envie d'aller courir ma chance ailleurs. C’est pourquoi je souhaiterais aboutir avec vous au moins à un accord de principe. Il me paraît inutile de vous dire que je n'ai pas entrepris un tel voyage et une telle prospection sans être fortement épaulé.

Pour ne vous rien cacher, je représente ici un assez important groupement financier spécialisé dans l'exploitation des produits tropicaux qui, comme vous le savez, prennent une place de plus en plus importante pour l'économie moderne. Ce groupement souhaiterait étendre ses activités à l'Amérique du Sud. Il m'a donné pour mission d'étudier les possibilités en commençant par votre pays actuellement encore très peu exploité.

Ce groupement me laisse carte blanche pour négocier, et pour traiter en mon nom. Nous serions à même, en cas d'accord, d'implanter ici une industrie moderne, et susceptible de fonctionner sur une large échelle dans l'interêt du Perou.

Mon interlocuteur m'écoutait avec un intérêt visible, tandis que je développais mon exposé avec toute la clarté et toute l'éloquence dont j'étais capable.

Je lui parlai longuement de ce que j'avais fait dans le passé. Je lui montrai en lui citant des exemples concrets et des chiffres, que je connaissais parfaitement mon sujet. Je le fis rire quand je lui racontai que j'avais voulu commencer par être balayeur dans les usines où j'avais fait des stages pour m'initier aux techniques de l'industrie des bois tropicaux. Il me ditn songeur:

- C'est évidemment des hommes comme vous qu'il nous faudrait ici.
Je le laissai réfléchir un instant, et je repris:

- Les bons spécialistes des forêts tropicales sont assez rares, même en Europe -c'est-à-dire ceux qui sont déjà en Afrique. Et c'est ce qui vous explique que le groupement financier dont je vous parlais tout à l'heure ait accepté mes conditions et m'ait laissé carte blanche pour traiter à mon nom.

J'ai ramené du rio Ucayali deux grosses bllles de bois comme échantillons, et je vais les emmener avec moi en Europe pour qu'on fasse des essais de déroulage.
Mais pour moi, il ne s'agit là que d'une simple formalité. Je connais suffisamment le bois pour savoir que les échantillons que j'ai prélevés sur l'Ucayali peuvent rivaliser avec les meilleures essences africaines.

- Vous croyez? Fit le préfet.
- J'en suis sûr.

Au fond, quand je parlais de groupement financier, d'industriels, de capitaux, je bluffais à peine. J'avais la conviction que, ma concession en poche, il me serait d'autant plus facile de trouver les capitaux dont je pourrais avoir besoin, que je savais d'avance à quelles portes je devais frapper . Je sentais que mon interlocuteur était de plus en plus intéressé.

Et je réfléchissais, tout en lui parlant, aux moyens qui seraient les plus propres à hâter une décision. Une idée me traversa soudain l'esprit.

- Vous connaissez les hommes d'affaires, lui dis-je. Ils sont toujours pressés de réaliser les projets qu'ils ont en tête.
Je ne vous cacherai pas que le groupement pour lequel je travaille a envoyé en Amérique du Sud un autre prospecteur, un de mes collègues qui, comme moi, a débuté en Afrique. Mais il s'est dirigé, lui, vers la Colombie...

Je vis que mon interlocuteur accusait le coup.
- Ah ! fit-il.

Mais j'enchaînai aussitôt:

- Cela vous explique la hâte que j'ai d'être rentré en Europe... Je voudrais bien arriver le premier. Je crois avoir un peu d'avance sur mon collègue. Et je sais que les capitalistes avec qui je suis en rapport n'éparpilleront pas leurs efforts et encore moins leurs capitaux. Si ce que je leur apporte leur paraît intéressant, c'est avec moi qu'ils traiteront .

Je me suis laissé dire qu'au Pérou les affaires, malheureusement, trainaient parfois en longueur avant d'aboutir à une conclusion... Cela risquerait de me gêner beaucoup. Est-il vrai qu'il en est ainsi?

-C'était, hélas! vrai... repris le préfet tout en degustant lui aussi son cigare délicieux. Et c'est encore vrai dans une certaine mesure. Cependant, notre nouveau président, le Général Benavides, s'efforce d'y mettre bon ordre.

Et moi-même, je fais de mon mieux pour être un préfet dynamique. Mais ce n'est pas toujours commode. Je sens très bien, depuis que je suis ici, tout ce qu'il faudrait faire. Ce sont les moyens qui me manquent.

Mon père, qui était comme moi-même au service de l'Etat me disait souvent quand j'étais jeune homme: «Les plus grandes richesses du Pérou sont encore inviolées.

Elles sont à l'est, dans notre immense morceau d'Amazone et il aurait aimé me voir me lancer dans une vie plus active que la sienne. J'y ai souvent pensé. Mais j'ai fini par être pris moi aussi, par la politique pure, puis par le traintrain administratif.

Quand je songe que vous n'avez pas hésité, à peine arrivé ici, à partir en pirogue pour notre forêt amazonienne je suis un peu tenté de vous envier.

Je me mis à rire.
- Chacun son métier, lui dis-je. Il faut aussi des préfets!
Et je suis heureux de constater que vous êtes un préfet compréhensif et désireux de bien faire. Ce qui m'étonne, c’est que d'autres prospecteurs, avant moi, n'aient pas tenté de réaliser la même chose.

- Ne croyez pas, me dit-il, qu'il n'y en a pas eu. Mais c'étaient, ou bien de pauvres diables sans grands moyens ou sans grande compétence qui repartaient n'ayant rien pu faire, ou qui sont restés ici à végéter.

Ou bien, s'ils avaient vraiment l'intention de faire quelque chose d'important, ils s’en allaient, découragés par les lenteurs administratives dont vous avez justement parlé tout à l’heure.

Quand je suis arrivé ici, il n'y a pas très longtemps et avec la mission que m'avait donnée notre nouveau président d'exploiter au maximum nos ressources naturelles, j'ai trouvé dans Ies archives de la préfecture des dossiers d'affaires de ce genre qui n'avaient jamais abouti.

Mais je vous promets, en ce qui me concerne, de faire diligence au maximum. Bien entendu, la décision finale ne m'appartient pas. C'est à Lima qu'elle sera prise, et c'est à Lima qu'il faudra vous rendre dès votre retour d'Europe.

Mais j'appuierai votre demande... .Je l'appuierai très fortement.
Et c'est à suivre...
Bonne journée.
domi - 417343lui écrire blog Publié le 29/05/2007 à 17:59 supprimer cette contribution
Je lui avais dit précédemment qu'une affaire de ce genre. ne serait susceptible de m'intéresser que si elle portait sur une zone importante de la forêt amazonienne, et si l'accord était agrémenté de certains privilèges de nature à contrebalancer les risques financiers et techniques inhérents à l'implantation d'une nouvelle industrie dans la jungle. Il me demanda:

- Combien d'hectares?

A ce moment-là, la porte s'entrebâilla, et je me retournai.

Un policier glissait sa tête dans la pièce et jetait sur nous un regard inquiet. Il avait dû trouver que l'interrogatoire de « l' espion colombien » se prolongeait un peu trop, et il voulait s'assurer que rien de fâcheux n'était arrivé à son patron.

- Laissez nous tranquilles, lui dit le préfet d'un ton sec. II referma la porte précipitamment.

A la question directe du préfet, une question que nous ne pouvions pas ne pas aborder avant de clore notre conversation , j'avais évidemment déjà beaucoup réfléchi. Au Gabon, je n'avais eu que des concessions de 2.500 hectares, pour cinq ans. Il en avait été à peu près de même en Guyane. Ces chiffres, maintenant, me semblaient dérisoires. Tandis que je redescendais en pirogue le rio Ucayali, j'avais songé à demannder 100.000 hectares, pour dix ou quinze ans.

Le préfet attendait ma réponse à sa question. Et je m'entendis soudain prononcer d'une voix nette:

Combien d'hectares, monsieur le préfet? La chose ne sera intéressante pour moi que si je puis obtenir, à mon nom, 350.000 hectares, pour une période de 25 ans.
Car je désire implanter ici non seulement des exploitations forestière mais aussi des scieries et peut être même une ou deux usines de transformation de bois dans nos intérêts communs. Je suis indépendant et à présent suffisamment expérimenté de ces choses.

Je m'attendais à ce qu'il fît des objections. Mais il ne sourcilla pas. Ce chiffre lui sembla sans doute à la mesure des ambitions que je lui avais exposées.

- Très bien, fit-il. Je vais vous faire préparer une demande en bonne et due forme. Vous viendrez, si vous le voulez bien, la signer demain matin à mon bureau, et je l'expédierai à Lima avec un avis très favorable.

Je le remerçiai de sa diligence et de sa grande compréhension. Et, comme je faisais mine de me lever, il me retint d'un geste et m'offrit un second cigare.

- Vous avez bien encore un instant, me dit-il. Notre conversation prit un ton plus amical. Il finit par me dire qu'il essaierait d'obtenir pour moi, à Lima, quand l'affaire prendrait tournure, une exonération d'impôt pour cinq ans.

- II y a déjà quelques précédents, et c'est là, à mon sens, une excellente façon d'encourager la création d'exploitations nouvelles dans le pays.
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Il me demanda quand je comptais revenir. Je lui dis que je serais certainement de retour à Iquitos dès le début du printemps.

- Je pense, fit-il, qu'à ce moment-là tout sera prêt pour la signature d'un accord définitif.

Je lui demandai quelques précisions sur le régime des exploitations forestières au Pérou, et il me dit qu'il me ferait remettre le lendemain un petit mémorandum à ce sujet. Puis il ajouta, sur le ton de la confidence:

. - Permettez-moi de vous mettre en garde contre certaines difficultés auxquelles vous risquerez de vous heurter quand vous commencerez votre exploitation, et peut-être avant même que vous ne la commenciez.

Les étrangers ne sont pas toujours vus d'un bon oeil. Il y a ici des hommes qui redoutent la concurrence. Ils sont incapables de rien entreprendre eux même sur une grande échelle, mais ils deviennent enragés à la pensée que d'autres pourraient le faire à leur place. L'un d'eux est un Maltais installé à Iquitos depuis longtemps, et avec qui je suis obligé de compter - bien qu'il ne soit pas de mes amis parce qu'il est très riche, et parce qu'il exerce dans tout le département du Loreto, une assez grande influence politique. Cette influence s'étend même, dans une certaine mesure, jusqu'à Lima. Il a un gros commerce d'épicerie, achète et vend beaucoup d'autres choses encore.

Ce que je vous dis est confidentiel, mais j'ai tout lieu de penser que c'est lui qui a fait courir le bruit que vous étiez un espion colombien. Des hommes à lui ont dû lui signaler votre arrivée par l'Adolfo.
Il a dû vous faire surveiller, et quand il vous a vu partir pour la jungle, il a flairé en vous un concurrent possible. Il n'est pas du tout exclu qu'il continue par la suite à essayer de vous mettre des bâtons dans les roues. Mais j'estime qu'il était de mon devoir de vous prévenir. Pour ma part, maintenant que j'ai ce télégramme de Lima, je suis parfaitement couvert en ce qui vous concerne.

Je vais d'ailleurs faire passer demain dans le journal local une note à votre sujet, pour couper court aux bruits qui continuent à courir. Comme vous avez pu le voir, Iquitos n'est qu'un grand village, et tout y prend des proportions extraordinaires, surtout en ce moment.

Le renseignement était précieux pour moi. Un homme averti en vaut deux. Et je me félicitais d'être tombé sur un fonctionnaire aussi intelligent et aussi ouvert que le préfet du Loreto.

Nous continuâmes à bavarder ainsi, très amicalement, pendant une demi-heure, puis je me levai pour prendre congé.

Il se leva lui aussi pour m'accompagner jusqu'à la sortie de la préfecture. Comme nous arrivions au bout du couloir, nous entendîmes le bruit d'une violente dispute. C'étaient mes deux seringueros qui étaient sur le point d'en venir aux mains avec les policiers. Trouvant qu'on me gardait bien longtemps, ils étaient venus voir ce qui se passait et avaient émis la prétention d'entrer en communication avec moi.
Les policiers étaient en train de les menacer de les arrêter « eux aussi» s'ils continuaient à faire du scandale.

- Qu'est-ce que c'est? Demanda le préfet d'une voix impérative. Un des policiers lui répondit :

- Ce sont les deux hommes de l'espion colombien qui veulent entrer de force dans la préfecture.

- Laissez ces hommes tranquilles, fit le préfet. Monsieur n'est pas un espion colombien. Il va partir librement d'ici.

Les policiers se mirent au garde-à-vous, et prirent une mine effarée quand ils virent le préfet me serrer cordialement la main. Leur effarement n'avait d'égal que celui de mes deux seringueros. Mais eux, du moins, ne tardèrent pas à s'épanouir en comprenant que je m'étais fait un ami du préfet.
Celui-ci me dit en riant:

- Voilà deux gaillards qui m'ont l'air de vous être fort attachés. Je vous félicite d'inspirer un tel dévouement à des gens qui habituellement ne sont pas faciles à manœuvrer.
A demain matin, cher monsieur.

Nous nous retirâmes donc - mes deux seringueros et moi avec tous les honneurs de la guerre.
A suivre!
domi - 417343lui écrire blog Publié le 30/05/2007 à 09:52 supprimer cette contribution
Le préfet tint parole. Dès mon réveil, le lendemain matin, je me fis apporter la petite gazette locale et j'y lus avec plaisir un article démentant les racontars que l'on avait fait courir sur mon compte.

Je ne connaissais pas encore ce commerçant maltais . Je ne devais entrer en contact avec lui que plus tard, mais je me plus à penser qu'il avait dû faire une drôle de tête en voyant cet article.

Il y était dit en substance, après un passage qui m'était personnellement consacré, que les habitants d'Iquitos et du Loreto devaient, certes, observer la vigilance qui s'imposait en raison des circonstances, mais pas au point de considérer comme suspects les étrangers qui venaient dans le pays avec des intentions honorables. Quand ceux-ci avaient des projets propres à hâter la mise en valeur des ressources de la région, chacun devait au contraire les accueillir avec faveur et s'efforcer de faciliter leur tâche.

Un tel article ne pouvait que me faire une excellente propagande. Le journal d'Iquitos était diffusé le long de tous les petits affluents du haut Amazone où l'on accédait en utilisant des "lanchas", ces petits bateaux à fond plat qui permettent de remonter les rios peu profonds.

Ce matin-là, je retournai à la préfecture pour y signer ma demande de concession et y prendre la documentation que le préfet avait eu l'amabilité de faire préparer pour moi. A mon retour à l'espèce d'hôtel où j'étais descendu, je trouvai Paul Lescuyer qui fut heureux d'apprendre que mes projets prenaient une excellente tournure.
Je lui dis que je ne manquerais pas de lui faire signe quand je serais de retour. C'était un garçon intelligent, et qui très certainement me rendrait des services.

L'Indien Kenou vint nous rejoindre. Je remis à Paul une somme représentant le double de ce qui était nécessaire pour l'achat de la hache et des autres objets qui avaient été promis à mon guide, en lui disant de dépenser le surplus selon les désirs mêmes de ce dernier.

Kenou comprit. Je vis alors, sur le visage de cet homme sauvage et toujours impassible, se former un large sourire. Puis, à la façon des civilisés, il me tendit la main, d'un geste aussi élégant que naturel.
A notre grande surprise à tous, il nous lança ces mots en excellent espagnol:

- Gracias, estimado amigo!

Où avait-il attrapé cette phrase au vol? Comment avait-il fait pour en comprendre le sens, lui qui ne connaissait que quelques mots d'espagnol sans rapport avec les formules de politesse? Ce fut pour moi un mystère, mais je compris que cet homme était plus intelligent et plus foncièrement raffiné qu'on aurait pu le croire.

Les «sauvages » m'ont souvent causé des surprises de ce genre.

- Gracias tambien, estimado Kenou, lui répondis-je. Il s'éloigna sans ajouter un mot et alla s'asseoir sur la berge, devant l'hôtel.

Dans quelques jours, il rentrerait parmi les siens, avec les trésors que Paul Lescuyer allait lui acheter. Il provoquerait la surprise et l'admiration de ses frères sauvages qui n'avaient pas encore osés se risquer, comme il l'avait fait, parmi les "civilisés". Et je savais qu'il serait fidèle au rendez-vous que je lui avais donné pour le printemps suivant.

* * * *
Le 21 septembre, je m'embarquais, avec Pablo et Pedro, à bord de l'Adolfo.
Mes deux précieux échantillons, qui pesaient chacun deux cents kilos, turent transportés avec grand soin dans la cale, et je repris mes conversations avec le vieux propriétaire du bateau, qui était toujours aussi digne, aussi robuste, aussi énergique et aussi affable.

Nous arrivâmes à Belem vers le 10 octobre. Je m'enquis aussitôt du premier navire en partance pour l'Europe. On me signala un cargo allemand, l'Attika. Malheureusement il ne prenait pas de passagers. Je n'ai jamais considéré que c'était une raison suffisante pour qu'un cargo ne m'emmenât point, moi.

Le tout est de savoir s'y prendre. J'allai donc trouver le capitaine de l'Attika, et je m'efforçai de discerner par quel biais je pourrais le séduire. Mais ce fut lui qui, en quelque sorte, me tendit la perche.

Comme je venais de lui dire que j'arrivais tout droit des forêts du haut Amazone, où j'étais allé faire de la prospection, il me demanda si je n'avais pas ramené de ce coin du globe quelques objets curieux, végétaux, minéraux ou autres. Je lui répondis par l'affirmative, et je vis ses yeux briller: c'était évidemment un passionné de tout ce qui sortait de la jungle.

Or j'ai toujours eu l'habitude, comme la plupart des coureurs de brousse, de ramasser tout ce qui me paraissait curieux, pourvu que ce ne fut pas trop encombrant.
Très souvent, au cours de ma vie vagabonde, j'avais ramené en France, pour les offrir à des savants, des éthnologues, des botanistes, ou pour les garder dans ma propre collection, toutes sortes de plantes, de minéraux, d'objets travaillés par les indigènes, armes ou autres.

Je rapportai cette fois-ci, entre autres choses moins volumineuses, un magnifique morceau de termitière, avec ses termites et probablement leur reine, que j'avais soigneusement enfermé dans une «touque» de fer.

J'en parlai au capitaine. Je le vis aussitôt rougir ( il était gras et rose ) et me dire avec animation:

- Est-ce que vous pourriez me montrer votre trouvaille?... Cela m'intéresse beaucoup. Oh ! croyez bien que je ne fais pas commerce de ces choses-là. Toutes celles que je peux me procurer, je les revends à mon pays le même prix que je les ai payées. C'est une façon de servir ma Patrie.

Est-ce que vous ne pourriez pas me vendre ce morceau de termitière?

- Vous le vendre, non, dis-je. Mais vous le montrer, rien n'est plus facile. Attendez-moi un instant.

A cette époque, la pensée que l'Allemagne pût être danngereuse dans un proche avenir ne m'était pas encore venue à l'esprit.
Une bonne partie de la production forestière du Gabon n'était-elle pas alors vendue à l'Allemagne ? Qui d'ailleurs la revendait ensuite à la France sous forme de bois manufacturés de bel aspect d’ailleurs… Car c'est ainsi bien souvent que les choses se passaient.

Au demeurant, il n'était question, entre le capitaine de l’Attika et moi, que d'un morceau de termitière et, éventuellement, de ma prise en charge à bord de son cargo.

Une demi-heure plus tard, je revins le trouver avec le trésor qu'il convoitait. J'ai rarement vu un homme solide, haut en couleur et visiblement énergique comme l'était ce marin, se transformer ainsi en un faible marmot plein de convoitise à la vue de l'objet désiré.

Il en était presque comique.

Quand j'eus déballé ma termitière, il la contempla avec amour et caressa de sa grosse patte rouge et velue les rugosités terreuses sur lesquelles se promenaient quelques pauvres termites blancs et aveugles.

- C'est un magnifique morceau, me dit-il... J'ai souvent vu des photos de termitières ... Mais toucher ça ... Vendez Ia moi...

- Je ne vous la vends pas, lui dis-je. Mais je vous l'offre bien volontiers si vous m'acceptez comme passager à bord de votre cargo.

Il n'hésita qu'un instant.

- D'accord, fit-il, Je serai obligé de déloger mon second pour vous donner une cabine à peu près convenable. Mais tant pis pour lui, nous nous arrangerons bien entre vieux coureurs des mers...

L'Attika partait le 13 octobre. Il me restait deux journées à tuer à Belem de Para. Je ne descendis pas, cette fois,
au «Palace», où décidément l'étiquette était trop rigoureuse pour convenir à un sauvage de ma sorte.

Je me contentai d'un abri plus modeste.
Mon ami Jack Gene de Francony n'était pas à Belem. Mais je passai quelques bonnes heures auprès de Paul Lecointe. Et comme j'étais sevré de plaisirs depuis pas mal de temps, je consacrai mon dernier soir à une bonne petite «orgie», en compagnie de mes deux fidèles seringueros, dans les buvettes et dancings du port où se trémoussaient, au son des guitares, de superbes femmes Caboclos. C’est ainsi qu’on ne regrette jamais de vivre l’aventure.
Ce fut encore une fameuse nuit tropicale!

Le lendemain, avant de quitter mes deux compagnons, je leur remis une quantité de "milreis" suffisante pour qu'ils puisssent attendre pendant quelques mois mon retour, et j'allai repérer l'endroit où ils logeaient afin de pouvoir les retrouver facilement à mon retour.

Bientôt je naviguai, non plus sur les eaux boueuses et troubles de l'Amazone, mais sur les vagues transparentes et bleues de l'Atlantique, à bord de l'Attika qui m'emportait vers l'Europe...

Et c’est à suivre…
domi - 417343lui écrire blog Publié le 31/05/2007 à 16:15 supprimer cette contribution
TOUR D'EUROPE

J'arrivai à Paris dans un camion que j'avais loué à Marseille où l'Attika avait fait escale avant de continuer sa route vers Gênes, terme de son voyage - avec mes deux billes de bois dont je n'avais pas voulu me séparer.

Puisque j'ai commencé à raconter mes mésaventures avec les hôteliers, il faut bien que je continue...
Je m'étais fait conduire à un confortable hôtel de la porte de Saint-Cloud où j'avais déjà séjourné quelques années plus tôt.

Je demandai une chambre. Puis j'emmenai le garçon du hall jusqu'à l’entrée, devant laquelle j'avais fait déposer sur le trottoir mes bagages et mes deux billes de bois.
Quand il vit ces énormes troncs d'arbres, il me dit:
- Mais, monsieur, ce n'est pas une menuiserie, ici, c’est un hôtel! On ne peut pas vous prendre avec ça !

Et il me regardait de l'air de quelqu'un qui contemple un fou dangereux. Je compris qu'il n'avait pas dû voir souvent des clients se présenter en apportant dans leurs bagages d’importants morceaux de la forêt amazonienne! Je lui dis d'aller chercher le gérant.

Le gérant, lui aussi, fronça les sourcils voyant ce que j'avais la prétention d'introduire à ma suite dans son hôtel. Mais j'avais sorti de ma poche une petite liasse de dollars, et je lui dis qu'on pourrait peut être s’arranger, que je paierais ce qu'il faudrait pour l'encombrement.

Le garçon continuait à grommeler, mais le gérant lui dit: Eh bien, quoi? Vous n'avez jamais vu de bois... Allez donc chercher de l'aide. On trouvera bien un coin pour loger ça jusqu'à ce que Monsieur s'en aille.

Je n'encombrai d'ailleurs pas longtemps cet hôtel avec mes volumineux colis. Je demandai à pouvoir téléphoner et réussis à joindre l’industriel transformeur de bois précieux. Le lendemain, un camion venait chercher mes deux billes de bois, pour les transporter :jusqu'à l'usine de Saint-Maur-des-Fossés qui est une des mieux outillées, non seulement de France, mais d'Europe.

J'avais hâte de voir ce que donneraient les essais. En quelques jours, ils furent effectués.

Le résultat fut bien tel que je l'avais escompté: Pleinement concluant. Les bois que j'avais ramenés du Pérou, en pirogue, en bateau fluvial, en cargo, puis en camion, pouvaient en tous points remplacer ceux que l'on utilisait jusque-là en Europe dans l'importante industrie moderne du contre-plaqué.

Ce fut pour moi une grande satisfaction.

Il me restait maintenant à vérifier s'il était possible d'amener ces bois à pied d'œuvre à des prix qui puissent concurrencer ceux des bois africains. Pour cela, il me fallait faire une rapide visite aux principaux marchés européens. Je ne perdis pas de temps. Au cours d'un voyage éclair, je me rendis en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Yougoslavie, en Roumanie, en Turquie, en Italie. Je fis aussi un saut rapide à Londres. Au cours de ce voyage, j'étais muni, non plus d'échantillons de bois brut, qui pouvaient prêter à discussion, mais de panneaux de contre-plaqué fabriqués avec, tout exprès.

Après avoir étudié minutieusement les documents que m'avait remis le préfet d'Iquitos, j'avais établi mes prix de revient. Je savais ce que me coûterait une tonne de bois transportée à Belem de Para, ou à Londres, ou au Havre, ou à Anvers.

Je constatai que je pouvais vendre sur le marché européen, et avec d'intéressants profits, à des prix plus avantageux que ceux qui y étaient pratiqués à ce moment-là.
Pour moi, la démonstration était faite que j'avais vu juste.
De retour à mon hôtel de la porte de Saint-Cloud, je fis le point.

Le 15 août, venant de la Guyane, je débarquais de ma « tapouille », à Edern de Para, dans une tenue si peu reluisante qu'on me refusait l'entrée du Grand Hôtel.

Le 15 novembre, j'étais à Paris, après avoir fait le tour de tous les problèmes que je m'étais donné pour tâche d'examiner en quittant la Guyane.

Entre ces deux dates, quatre-vingt-dix jours seulement s'étaient écoulés. En quatre-vingt-dix jours, j'avais remonté l'Amazone avec mes deux seringueros; j'avais découvert sur le rio Ucayali des zones de peuplement magnifiques; j'avais failli me faire arrêter comme espion colombien à Iquitos; j'avais réussi à convaincre le préfet que mes projets étaient intéressants, au point qu'il appuyait ma demande de ,concession- une concession à mon nom - de 350.000 hectares dans Ies forêts du haut Amazone. J'étais rentré en Europe sans perdre un seul instant, j'avais fait sur mes échantillons des essais concluants, et pris la température du marché européen. Ainsi donc, j'avais bouclé la boucle en un temps record: Quatre vingt-dix jours.

Je songeais malgré moi au « Tour du monde en quatre vingts jours » que j'allais voir au Châtelet lorsque j'étais enfant. Et je me plaisais à penser que j'avais accompli un exploit qui était un peu du même genre, et qu'on aurait pu intituler: “ La course aux dollars en quatre-vingt dix jours"

Il ne me restait plus maintenant qu'à prendre quelques vacances que j'estimais ne pas avoir volées. Mettons quatre vingt-dix jours aussi. Car il était inutile que je retournasse au Pérou avant le printemps.
Il fallait laisser ma demande suivre son cours. Le préfet d'Iquitos m'avait dit qu'il me suffirait de revenir en mars ou avril.

Toutefois, je pensais fermement que dès l'automne suivant, (l’ automne d'Europe) je pourrais commencer à mettre en marche mes exploitations. J'ignorais les complications et les aventures qui m'attendaient encore avant que je fusse au bout de mes peines...

Mais c'est encore à suivre...


domi - 417343lui écrire blog Publié le 01/06/2007 à 07:02 supprimer cette contribution
De mes vacances en France qui furent fort agréables et que je partageai entre Paris et la Côte d'Azur où habite ma sœur, je ne dirai rien, car elles sont sans rapport avec une vie de coureur de forêts.
Je me bornerai à rapporter dans quelles conditions j'ai négocié une partie des pépites que j'avais trouvées en Guyane.

J'étais, vers la fin de décembre, au bar du Weber et j'observais un Américain quelque peu ivre qui, tout à coup, demanda l'heure à Henry, le sympathique barman.
Le barman était à ce moment-là trop occupé pour l'entendre, et l'Américain s'impatientait. Par courtoisie, je tirai ma montre de la poche de mon pantalon, et lui dis l'heure.

Mais l'heure, visiblement, cessa de l'intéresser. Il était hypnotisé sur une breloque que j'avais à ma chaîne de montre Cette breloque n'était autre qu'une de mes pépites.

Il s'avança vers moi et tendit la main vers ce curieux objet.

- Pépite? demanda-t-il. Vous en avez d'autres ?

Je lui dis que j'en avais exactement soixante-sept, de diverses grosseurs.

- J'achète, me dit-il. Est-ce qu'on peut voir?

Il parlait très mal le français, mais suffisamment pour se faire comprendre. J'examinai ce type qui, à brûle-pourpoint, me proposait une affaire: Ses chaussures, son costume, son chapeau, son visage plutôt congestionné. Il s'aperçut que j'étais en train de l'étudier.

- Vous avez peur... Vous le Français... Que je ne puisse pas payer...
Tenez, regardez...

Il sortit de la poche de sa culotte une liasse de dollars épaisse comme un matelas!

- Et il y en a d'autres à la banque... dit-il. Faîtes-les voir, vos pépites...

Je ne les avais pas avec moi. Depuis quelques jours, je songeais à vendre au moins une partie de mon trésor, pour financer mes vacances car je n'avais pas encore touché les sommes qui me revenaient sur la vente de mes bois en Guyane.
Autant traiter avec ce type-là qu'avec un autre.

- C'est sérieux? lui demandai-je. Vous êtes acheteur? Il faillit éclater de colère parce que je mettais en doute que son attitude fût positive.

- Bon, lui dis-je. Dans ce cas, attendez-moi ici. Je serai de retour avant une petite heure.

Je sautai dans un taxi. Trois quarts d'heure plus tard, j'étais de retour au Weber avec la moitié de mes pépites. Mon Américain était mélancoliquement assis devant un double whisky. Il avait l'air d'avoir vieilli de dix ans. Ses joues pendaient comme deux vieilles fesses craquelées, il avait autour des yeux et de la bouche une jolie collection de rides précoces, et une couperose bien établie ornait tout son visage.

Je songeais qu'il avait dû dépenser en Whisky une assez jolie fortune pour se mettre prématurément dans un pareil état.
Il semblait somnoler. Je pris place à côté de lui.

Il ne se réveilla tout à fait que quand je tirai une à une les pépites que j'avais mises dans la poche de mon pardessus. Une lueur passa dans ses yeux. Il devait avoir un faible pour l'or, pour l'or à l'état brut. J'avais beau l'examiner, je ne parvenais pas à deviner ce qu'il pouvait bien faire dans la vie. Banquier? Homme d'affaires? Aventurier?

En tout cas il me semblait clair qu'il avait beaucoup d'argent. Et son idée d'acheter mes «cailloux» n'était peut-être, après tout, qu'un caprice d'ivrogne.

Il prit dans sa main une des pépites, et l'examina avec ce même air qu'il avait eu en contemplant la breloque de ma chaîne de montre: Hypnotisé. Un sourire d'enfant flottait sur lèvres.

Où avez-vous eu ça? me demanda-t-il.
– Je les ai trouvées. -Trouvées?

Oui, lui dis-je, et pas trouvées dans une boîte à ordure, mais à l'endroit même où la nature les avait mises.

Il me regarda de ses yeux troubles, et l'examen auquel il se livra dut lui paraître satisfaisant.
- Je vous crois, me dit-il. Vous avez tout à fait l'air de quelqu'un qui est capable de trouver des choses comme ça ... A quel endroit?

- Guyane.

- Je connais. Fichu pays de sauvages.
Il se plongea de nouveau dans la contemplation des pépites.

- Moi aussi, me dit-il, j'en ai trouvé, quand j'étais jeune. Elles étaient comme celles-là. Ça fait un drôle d'effet, n'est-ce pas? Quand on en trouve...

Je l'examinai plus attentivement. Après tout, il disait peut-être la vérité.
Cet homme avait été lui aussi un coureur de brousse ou de jungle, un compagnon de l'aventure. Mais maintenant il se contentait d'acheter des pépites au bar du Weber!
Cela devait lui rappeler sa jeunesse.
Je l'aurais volontiers interrogé afin d'en savoir plus long sur sa vie. Mais il avala d'un trait son double whisky et me dit:

- Allons peser ça, Je connais un joaillier à côté...

Nous quittâmes le bar. Chemin faisant, je lui demandai: - Qu'est-ce que vous voulez en faire, de ces pépites.

- Je pourrais vous répondre que cela ne vous regarde pas fit-il. Mais je vais vous le dire... J'en prendrai une ou deux pour me faire des breloques, comme vous... Quant aux autres, je les ferai monter sur une chaînette pour en faire une ceinture à ma petite amie, qui est danseuse nue ... Comme au Klondike...

Les femmes qui s'intéressent à moi n'aiment que mon or et mon argent autant les combler ses... Je tairai la suite.

Et il se mit à rire aux éclats.
Je n'insistai pas. Il est des solitudes dans les villes bien pires que dans les jungles...

A suivre.

domi - 417343lui écrire blog Publié le 09/06/2007 à 15:57 supprimer cette contribution
J’espère vos excuses, j’étais très pris ces derniers temps..
Voici la suite


Une heure plus tard, après être passés chez le joaillier, puis dans une banque où il retira de l'argent pour me régler, nous nous quittions.
J'aurais, aimé faire plus ample connaissance avec cet homme qui achetait au pied levé un joli paquet de pépites d’or. Mais il semblait pressé, je ne l'ai jamais revu mais j'ai souvent pensé à lui.

Peut-être nous retrouverons-nous un jour, loin de l'Europe, en quelque coin inattendu Tant il est vrai que le monde est petit pour peu qu’on l’ai parcouru un jour. L’immensité n’est qu’océane il suffit de voyager pour s’en apercevoir très vite.

* * *

Il existe un merveilleux ambassadeur qui réussit toujours dans les pays tropicaux et aussi, j’imagine partout ailleurs, c'est notre Champagne.

Avec le champagne, on s'ouvre bien des porte, on se fait bien des amis, il facilite les conversations d'affaires, il délie les langues, il renverse tous les obstacles.
Il crée l'euphorie nécessaireà une bonne et rapide compréhension.
J'en rempli toujours plusieurs grandes caisses, le plus que je peux à chaque fois que je quitte la France.

J'avais, retenu ma place pour le 26 mars à bord de l'Anselme de la Booth Line. compagnie maritime anglaise. Si j'avais choisi ce bateau, qui partait de Liverpool c'est parce que je voulais m'entretenir avec le fils Booth de diverses questions touchant le transport des bois exotiques.

La veille de mon départ, le fils Booth, un garçon très sympathique, m'invita à dîner avec deux autres messieurs dans un club très vieille Angleterre. L'un de ces club où seuls les hommes ont le droit de se côtoyer.

Je me rappelle qu'une petite bévue de ma part m'amena à faire un discours sur mes capacités culinaires et mes goûts gastronomiques. Dans le feu de la conversation, je m’emparais avec vigueur d'un flacon de cristal en croyant que c'était une salière, mais il contenait du sucre en poudre et je le secouai machinalement au-dessus de l'énorme tranche de roast-beef qui était dans mon assiette.

L'un des convives, un vieux monsieur qui avait été longtemps correspondant de la Booth Line a Manaos sur l'amazone et avec qui j'avais eu avant le dîner un intéressant entretien eut la bonté de me prévenir de ma méprise.

"Vous mangez le roast-beef au sucré?"
Me demanda t-il.

Après tout, pourquoi pas? Et je leur laissai croire que telle était en effet mon habitude.

C'est excellent, leur dis-je. D'ailleurs,à force de voyager dans des pays tropicaux, où les nourritures sont souvent extravagantes, j'ai pris l'habitude de tout mélanger ici de tout sucre... Quand j'ai du sucre.

Ce qui fait qu'en fin de compte tous les aliments, qu'ils soient chinois, africains ou indiens, se ressemblent un peu.
Le roast-beef au sucre est d'ailleurs délicieux, surtout avec de la moutarde.

On fait ainsi de lu moutarde douce. Je n'ai d'ailleurs rien inventé, les Allemands ne mangent-ils pas de la confiture avec de la viande, voir avec des sardines? Les Espagnols ne font-ils pas. souvent griller leur jambon avec une couche de sucre, caramélisé?

Sur quoi et en leur disant: «vous devriez essayer» je rajoutai dans mon assiette du sucre et de la moutarde!

Mes compagnons de table firent comme moi et eurent la politesse de me dire, que c'était très bon. Mais je suis persuadé qu'ils devaient préférer les pickles !

Je les horrifiai ensuite en leur disant tout ce que j'avais mangé au cours de ma vie tout simplement parce que j'avais faim et que je n'avais rien d'autre sous la main - toutes sortes de choses telles qu'un Anglais aurait préféré mourir plutôt que d'y goûter: Du rat, du lézard, du serpent, des vers blancs, des insectes, sans parler du singe, du tapir ou de la tortue...

Il est de fait que bien souvent et sans en être incommodé, j'ai mangé exactement les mêmes nourritures que les nègres ou les Indiens. Ce qui ne veut pas dire que je ne préfère, pas un bon roast-beef, mais autant que possible sans sucre!

Je disais tout à l'heure après, beaucoup d'autres choses que le monde est petit, je ne devais pas tarder à en faire de nouveau la constatation.

Notre navire venait de quitter Liverpool.
La mer était en calme, il faisait un temps très doux, et tous les passagers se pressaient sur le pont afin de faire déjà connaissance entre eux. J'ai horreur de cette cohue, et je m'étais retiré dans ma cabine.

Une demi-heure ne s'était pas écoulée qu'on frappa à ma porte, Je vis apparaître une silhouette à la, fois familière et extraordinaire, une de ces silhouettes étranges que l’on reconnaîtrait à vingt mille, celle de mon vieil ami l'Amiral Cyril Bensoll, un Ecossais sympathique et délicieux mais qui avait une façon de se vêtir (quand il était en civil) que l'on ne voit plus…

A suivre pas de panique...

domi - 417343lui écrire blog Publié le 11/06/2007 à 10:38 supprimer cette contribution
...que sur les caricatures anglaises d'il y a quarante ans: Une casquette verdâtre, à grands carreaux, avec des rabats à pression, un costume fait du même tissu, boutonné très haut, une cravate pareille à un lacet de soulier, presque imperceptihle entre les revers étroits, un pantalon taillé en flûte, qui se terrminait sur des chaussures d'un jaune agressif et à bouts pointus; en bref, à peu près le portrait de Sherlock Holmes tel que nous le dépeint Conan Doyle.

Je me suis toujours deemandé d'où pouvait bien sortir le tailleur de Cyril Benson.

- Bonjour, mon cher Fournier-Aubry, me dit-il. Quel heureux hasard... Vous partez en Amérique du Sud? Est-ce que les forêts amazoniennes vous attireraient?

Il m'expliqua que, pour une fois, c'était en touriste qu'il voyageait. Il était d'ailleurs accompagné de sa charmante femme.

Tous deux furent pour moi, durant cette traversée, de charmants compagnons.
L'amiral Benson était exactement le genre d'homme avec qui j'aime bavarder. Il avait roulé sa bosse partout. Il savait des tas de choses sur des tas d'endroits et sur des tas de gens. Il fut convenu que j'irais passer quellques jours dans sa propriété d'Ecosse, lors de ma prochaine venue en Europe s'il y était lui-même à cette époque. Et ce fut un projet que je réalisai plus tard.

J'ai dit tout à l'heure que le Champagne est un ambassaadeur merveilleux. Je devais en avoir, sur l'Anselme, au cours de cette traversée, une nouvelle preuve car c'est grâce à lui que j'amorçai un de ces flirts qui ne laissent ensuite dans le cœur que des regrets. Un coureur d'aventures ne devrait jamais s'abandonner à de tendres sentiments.

Un soir, après le dîner, j'étais seul sur le deck supérieur, assis dans une chaise longue. Le deck était désert. J'avais apporté une demi-bouteille de champagne avec l'intention de la hoire avant d'aller me coucher.

Je tirai la bouteille de ma poche et fis sauter le bouchon. Aussitôt, j'entendis un cri, un cri de femme. Je me précipitai. Derrière une embarcation de sauvetage, une femme était assise, dans l'ombre.

Elle se mit à rire, et me tendit mon bouchon de champagne. Vous m'avez fait peur, monsieur, me dit-elle. Pendant la durée d'un éclair, je me suis demandé s'il s'agissait d'un drame passionnel ou d'un suicide.
Mais j'ai reçu sur la tête ce bouchon, et j'ai compris la cause de l'explosion.

C'est ainsi que je fis connaissance de Jeny. Et je ne pus faire moins que de lui offrir de goûter à mon champagne... Je devais la revoir. C'était une Brésilienne charmaute, fort jolie, spirituelle, parlant admirablement bien le français.

Tandis que le paquebot approchait de son but, nous en étions presque aux mots tendres. Il me fallut me ressaisir, car j'étais bel et bien entrain de tomber amoureux. Mais ma «forêt vierge» m'atttendait et peut être aussi ma concession de 350.000 hectaares, qui recommençait à me causer du souci.

- Vous reverrai-je? Me demanda Jeny tandis que notre bateau entrait dans le port.

- Peut-être, lui dis-je. Ce n'est pas sûr...

Mais bientôt, un groupe de parents et d'amis vint la chercher à bord. Je la revois encore dans sa robe de chantoung, avec sa ceinture et ses souliers rouges, sa minuscule montre bracelet, sa belle chevelure noire qu'agitait le vent, et ses yeux gris-vert où j'avais cru voir se former deux petites larmes quand elle me serra la main en me disant adieu.

Je restai un moment immobile, très ému, la regardant s'éloigner.

Une main se posa sur mon épaule. C'était celle de l'amiral Benson.

- Alors, me dit-il, pour quand les fiançailles? Mais je secouai la tête.

La femme de l'amiral me dit:

- Vous avez peut-être tort ... Elle est charmante ...

Je savais mieux qu'eux qu'elle était charmante. Et il m'avait fallu un gros effort pour ne pas courir après elle, pour ne pas lui demander de la revoir, le lendemain, le soir même.

Cependant, vivre auprès d'elle n'était pas mon lot. Mon destin vagabond était ailleurs.
A suivre...
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